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“Cinéma et série sont deux choses fondamentalement différentes”

Dossier industrie: Télévision

Frédéric Lavigne • Directeur artistique du festival Séries Mania

par 

- Cineuropa a interrogé le directeur artistique du festival Séries Mania, Frédéric Lavigne, sur les dernières tendances qu’on observe dans le monde de la série, particulièrement en Europe

Frédéric Lavigne  • Directeur artistique du festival Séries Mania
(© Gilles Coulon)

Au terme de la huitième édition du rendez-vous parisien Séries Mania (13-23 avril 2017), Cineuropa a interrogé son directeur artistique, Frédéric Lavigne, sur les dernières tendances qu’on observe dans le monde de la série, qui continue de se développer et d’évoluer, particulièrement en Europe.

Cineuropa : Quelles nouvelles tendances se sont exprimées lors de cette 8e édition de Séries Mania ?
Frédéric Lavigne : Sur la forme, on note une ouverture des possibles liés aux formats et aux modes de diffusion. D’abord, on a eu confirmation que la série télé existe aussi sans la télé, avec des plateformes comme Netflix et Amazon, qui ont une place importante dans notre programme. Les télévisions sont toujours là, mais il y a désormais une vraie co-existence entre les deux types de diffusion. À cela, on peut ajouter l’arrivée – concrétisée chez nous par la création d’une nouvelle section dédiée, avec un nouveau jury – des formats digitaux courts, portés par de nouvelles applications pour mobile comme Studio+ ou BlackPills (lancée 15 jours avant le festival), qui livrent toutes les semaines des fictions feuilletonnantes de format 10x10min qui sont de mieux en mieux produites, avec des budgets de plus en plus conséquents. Les formats 20-30 minutes ont toujours une place importante, mais ils ne sont plus réservés principalement aux comédies comme avant. On y trouve maintenant des dramédies (comme I Love Dick) et de vrais drames, comme la série allemande Tempel, ou Missions en France, qui s’aventure dans la SF dans un format 22min.

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Sur le fond, ce qui nous a frappé cette année, c’est la présence du thème religieux (de la croyance, de l’intériorité...), avec des séries comme Broken, Leftovers, Ride Upon the Storm au Danemark, qui parle d’une famille de pasteurs, ou même notre série d’ouverture, la série israélienne Judas, qui aborde le thème sur un mode plus rigolard, en le combinant avec des histoires de vampires.

Quel panorama européen se dessine en matière de séries, face au modèle américain ?
Ce qui est frappant cette année du côté des Européens, c’est qu’il n’ont plus de timidité par rapport au fait de se réapproprier des genres traditionnellement pratiqués avant tout aux États-Unis. La SF par exemple plaît beaucoup: on peut citer les deux séries d’anticipation françaises Transferts et Missions, la série russe sur des androïdes Better Than Us, la série-catastrophe néerlandaise The Swell. Avant, les Européens n’osaient pas explorer ces terrains-là – pour des raisons de budget, principalement, mais aussi parce qu’ils avaient le sentiment que ce n’était pas notre territoire. À présent, cette barrière a disparu.Il est également très intéressant de constater que le fameux polar nordique, tout en continuant d’être pratiqué sur son sol d’origine (je pense à Before We Die en Suède, Monster en Norvège...), est désormais partout: aux États-Unis, en Angleterre et même en Pologne (avec The Teach, qui ressemble beaucoup à un polar nordique).

On connaît en effet la qualité et le succès des séries danoises en particulier. D’autres pays européens sont-ils en train d’emboîter le pas au Danemark ?
Depuis deux ou trois ans, on peut observer le réveil de deux géants : l’Italie et l’Allemagne. Le fait que ces deux pays aient des filiales de la chaîne Sky n’est pas totalement étranger à cela, mais en Italie, par exemple, c’est aussi le succès de Gomorra qui a stimulé le processus et donné envie à des sociétés, comme Cattleya, de produire des fictions très ambitieuses avec des formats plus internationaux de 52 minutes – qui sortent un peu du classique 90min, qui a été longtemps l’apanage de la Rai. En l’Allemagne, après la série pionnière Deutschland 83, lancée il y a maintenant deux ans, on a à présent 4 Blocks du groupe américain Turner (le Gomorra allemand), qui a été projetée au dernier Festival de Berlin et primée chez nous, ainsi que Tempel chez ZDF, une série très attachante et réussie. La France aussi a un bon rythme: au-delà des saisons 2 de Dix pour cent et du Bureau des légendes, nous avons présenté cette année les séries Arte King Kong et Transferts, de même que Missions chez OCS, qui a eu un prix. Cette dernière série d’anticipation, qui imagine une dictature asiatique où un cinéaste français est obligé de faire un film de propagande, est d’ailleurs une très belle ode au cinéma.

Quels sont les points de convergence et d’influence mutuelle entre le format série et le cinéma ?
Il y en a beaucoup, surtout dans le sens d’une convergence des talents, comme on peut le voir depuis plusieurs années déjà. Dans certains pays, il n’y a même jamais eu de barrière entre cinéma et télé, en particulier en Angleterre, aux États-Unis et dans les pays nordique – la nouvelle série du Danois Adam Price, Ride Upon the Storm, réunit de grands acteurs, mais c’était déjà comme ça dans son Borgen, car c’est une convergence qui est là-bas assez classique. Dans les pays précités, les réalisateurs et comédiens naviguent depuis longtemps entre télé et cinéma, en Angleterre surtout, où ils alternent même entre cinéma, télévision et théâtre, ce qui contribue à la grande qualité de leurs séries. La même chose est en train d’arriver en France, avec des gens comme Éric Rochant (Le Bureau des Légendes), Laetitia Masson avec Aurore chez Arte, qui réunit aussi d’excellentes comédiennes de cinéma (Élodie Bouchez, Hélène Fillières, Anna Mouglalis). Côté américain, les grands réalisateurs affluent tous vers les séries, comme les soeurs Wachowski, car elles leur offrent une liberté plus grande que dans le système hollywoodien, où le souci de la rentabilité immédiate va dans une logique de répliques de films plutôt que de nouvelles créations alors que la télévision (avec les chaînes câblées qui ne comptabilisent que les abonnements) s’est débarrassée du souci de l’audimat au jour le jour. C’est pour cela que HBO peut faire Leftovers sur 3 saisons, alors que ce n’est pas rentable, parce que ça contribue à leur image de marque. Chez Netflix, le succès des séries est encore plus tenu secret : on ne peut le mesurer qu’à travers les commentaires sur les réseaux sociaux. Ceci étant dit, il faut bien se rappeler que cinéma et série sont deux choses fondamentalement différentes. La série est plus proche de la littérature à bien des égards (son mode de création, le développement des personnages sur la durée, son rapport au spectateur et la possibilité pour lui de tout voir en une nuit ou d’étaler à sa guise dans le temps), de sorte que le succès des séries affecte moins les entrées au cinéma que les ventes de livres. 

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