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Dossier industrie: Télévision

Masterclass Série Series 2016: Lars Blomgren

par 

- Le producteur Olivier Bibas rencontre Lars Blomgren, directeur général de la société suédoise Filmlance International AB lors du festival Série Series 2016

Masterclass Série Series 2016: Lars Blomgren

(© Sylvain Bardin & Philippe Cabaret)

Olivier Bibas est heureux d’accueillir Lars Blomgren, l’un des producteurs les plus en vue en Scandinavie. Il a cofondé il y a une vingtaine d’années, avec sept autres producteurs, la société Filmlance International AB (rachetée, depuis lors, par Endemol Shine Group). Spécialisée à l’origine dans la production et le développement de longs métrages, Filmlance a réussi à occuper une place de choix dans le paysage audiovisuel scandinave, abordant tous les genres, de l’animation au drame, en passant bien évidemment par le ‘’Nordic noir’’.

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C’est dans ce dernier genre que les séries scandinaves ont obtenu leurs lettres de noblesse ainsi qu’une reconnaissance internationale. Après des décennies d’hégémonie anglo-saxonne, les pays nordiques sont devenus la nouvelle référence en matière de séries policières. Plus sombres, plus réalistes, les séries nordiques ont fait le tour du monde. L’un des plus beaux joyaux de ce genre devenu incontournable est la série suédo-danoise Bron/Broen, produite par Lars Blomgren et ses équipes.

Bron : Un point entre deux nations

La série est née de la volonté de SVT1, la chaîne publique suédoise, de s’associer à sa consœur danoise, DR1. La télévision suédoise a une longue histoire de coproductions, que ce soit avec la Norvège ou la Finlande. Mais paradoxalement, les chaînes danoises avaient l’habitude de faire bande à part, ne s’associant que très rarement avec leurs collègues scandinaves. De surcroît, les téléspectateurs danois ont toujours exprimé une nette préférence pour les séries nationales (alors que les séries danoises rencontraient un grand succès en Suède) et les diffuseurs danois ne voyaient pas l’intérêt de se lancer dans une coproduction avec leurs voisins. Le Groupe SVT voulait mettre un premier pied dans le paysage audiovisuel danois. Mais fallait-il encore trouver la bonne série. Plusieurs projets seront développés pendant cinq ans, en vain. Jusqu’au jour où Hans Rosenfeldt a déposé, dans les bureaux de la chaîne suédoise, un projet en or : Bron.

Lars Blomgren se propose de revenir sur le pitch de Bron. L’intrigue débute sur un pont, celui qui, enjambant la baie de l’Öresund, relie les villes de Malmö et Copenhague. Le cadavre d’une femme a été déposé exactement sur la frontière séparant les deux États, les pieds d’un côté et la tête de l’autre. L’enquête est confiée conjointement à Saga Norén (Sofia Helin), inspectrice à la criminelle de Malmö, et Martin Rohde (Kim Bodnia), flic de Copenhague. La première est une femme sèche et asociale, proche de l’autisme. Le second est un bon vivant, aussi décontracté qu’avenant. Nos deux héros seront donc contraints, bien malgré eux, de faire équipe pour résoudre ce crime.

De la même façon que les deux protagonistes de la série utiliseront leurs antagonismes pour résoudre une enquête particulièrement complexe, les groupes SVT et DR vont associer leurs différences, notamment culturelles, pour créer une série unique. À l’image de la série, deux pays, la Suède et le Danemark, vont devoir apprendre à travailler ensemble, malgré des différences de méthodes de création.

La Suède a une longue tradition de cinéma d’auteur. Elle est le pays d’Ingmar Bergman. Les réalisateurs sont rois. Au Danemark, ce sont au contraire les scénaristes qui occupent le devant de la scène. ‘’Les deux pays avaient tellement à apprendre l’un de l’autre’’, explique Lars Blomgren. Pour brouiller les cartes et assurer une coopération totale entre les deux diffuseurs, l’écriture des scénarios a été confiée à une writer’s room composée majoritairement de scénaristes suédois, tandis que la réalisation a été confiée à une réalisatrice danoise.

Anatomie d’un succès

La série a rencontré un immense succès, que ce soit au Danemark ou en Suède (où elle a même battu des records d’audience). Très rapidement, le succès devient mondial. Une troisième saison a été diffusée en 2015. La quatrième est en cours de développement.

Lars Blomgren a été interrogé maintes fois sur les raisons de ce succès. Pour lui, l’un des principaux atouts de la série est son sujet même. Mais au-delà de l’histoire, Bron tire sa force de ses personnages. Dans Bron, tout repose sur la personnalité des deux principaux protagonistes. Le contexte politique, social et économique est secondaire. C’est d’ailleurs une des caractéristiques des œuvres scandinaves. Lars Blomgren rappelle que ‘’la Suède est un pays atypique, elle n’a pas d’ennemis, elle a connu très peu de guerres’’. Cette absence de conflits ou tensions géopolitiques majeurs explique en grande partie que les intrigues développées dans la fiction suédoise ont lieu au sein du cercle familial ou amical. ‘’Le polar nordique est un drame familial sous testostérone’’.

Une seconde raison est que la série, malgré les difficultés rencontrées – que ce soit au cours du développement, de la production ou du tournage –, est toujours restée fidèle aux principes qui avaient été définis en amont du développement. Le projet n’a jamais été dénaturé. Après un mois d’écriture, souligne Lars Blomgren, DR a décidé que la série était trop violente et effrayante, et que si les scénarios n’étaient pas tempérés, elle ne pourrait pas être diffusée en prime time. Malgré les pressions, les créateurs et scénaristes ont tenu bon, refusant de se plier aux seuls desiderata du diffuseur danois. Ils ont toujours pu compter sur l’infaillible fidélité de SVT et de NRK (également partenaire de la série). N’ayant pas réussi à obtenir gain de cause, DR a réduit sa part de financement et la série sera diffusée, au Danemark, à 22 h.

Après un mois de tournage, le budget était déjà dépassé de plus de 100 000 euros. Mais les premières images de la série étaient tout simplement exceptionnelles. ‘’Lorsque nous avons vu les premiers rushs, nous étions convaincus d’avoir trouvé la formule gagnante. Si vous changez un projet pendant un tournage, vous le fragilisez au point qu’il risque de s’écrouler’’. Les producteurs ont décidé de maintenir le cap, de ne rien changer au concept de la série. À la fin du tournage, le budget avait été dépassé de 800 000 euros, une somme quelque peu importante. Mais, comme le rappelle Lars Blomgren, ‘’personne n’a jamais été viré pour avoir dépassé le budget d’une série réussie’’.

Une histoire, trois séries

Au final, la première saison de Bron a connu un succès mondial. Distribuée par la ZDF, la série a été diffusée dans plus de 150 pays ! Lars Blomgren profite de l’occasion pour souligner l’influence et l’apport, notamment financier, de la ZDF sur la production audiovisuelle scandinave. En effet, depuis trente ans, la chaîne allemande finance jusqu’à 30 % du budget des séries suédoises. Cette implication témoigne de l’engouement du public allemand pour les polars nordiques. ‘’Mais c’est un enthousiasme à sens unique’’, souligne Lars Blomberg. ‘’Les Suédois ne regardent pas de séries allemandes. Deutschland 83 a réussi récemment à trouver les faveurs du public suédois, mais c’est un cas unique’’.

Le thème développé par Bron est universel. ‘’Tous les pays ont des frontières et entretiennent avec leurs voisins des relations plus ou moins harmonieuses’’. Il n’est donc pas étonnant que la série ait eu les honneurs de deux remakes : un premier américain (The Bridge) et un second francobritannique (Tunnel).

L’intrigue de départ est reprise dans les trois versions : un corps coupé en deux est retrouvé sur une frontière. Deux pays vont devoir collaborer, malgré des différences de méthodes et des problèmes de langue. Dans Bron, le suédois et le danois sont deux langues suffisamment proches pour que les personnages de la série se comprennent. Dans la version américaine, l’anglais s’impose, dès le premier épisode, entre les personnages (la langue espagnole est très peu – pour ne pas dire jamais – utilisée). L’histoire dans Tunnel est totalement ‘’bilingue’’ et des sous-titres sont posés pour aider les téléspectateurs des deux côtés de la Manche.

Dans la version développée par la chaîne câblée américaine FX, une inspectrice de police américaine (Diane Kruger) va devoir faire équipe avec un confrère mexicain (Demian Bichir) entre El Paso au Texas et Juarez au Mexique. Dans la version franco-britannique, une coproduction entre Sky Atlantic et CANAL+, l’inspectrice française est incarnée par Clémence Poésy (vue notamment dans la saga Harry Potter), alors que le rôle de son homologue a été confié à Stephen Dillane (le Stannis Baratheon de Game of Thrones).

Si les remakes sont assez fidèles à la série originale, tout du moins dans l’esprit, Lars Blomgren constate certaines différences notamment dans la façon de traiter le personnage de l’enquêtrice. Dans la version suédo-danoise, Saga Norén est asociale et froide. Le personnage incarné par Diane Kruger dans la version US est beaucoup plus fragile. Dans le remake franco-britannique, Clémence Poésy campe une enquêtrice confiante et déterminée. Il est également à noter que Tunnel est beaucoup plus humoristique. L’aventure de Bron ne s’arrête pas à ses versions franco-britannique et américaine. Une version est actuellement en cours de développement en Russie et en Estonie.

L’évolution du marché des séries

Une série comme Bron témoigne des évolutions qui traversent aujourd’hui le paysage audiovisuel mondial, à commencer par l’internationalisation croissante des séries. ‘’Les séries n’ont plus de frontières’’. Les meilleurs d’entre elles parcourent le monde entier. ‘’Pour les séries, c’est désormais l’idée qui prime ; leur localisation est tout à fait secondaire’’. Lars Blomgren fait observer que le public, notamment les plus jeunes, ‘’n’a plus peur des sous-titres’’. La langue est également devenue secondaire.

Les grands diffuseurs sont aujourd’hui mondiaux (Netflix se considère comme ‘’un réseau mondial’’) et les coproductions sont devenues le nouveau paradigme du marché audiovisuel. Un marché qui offre d’immenses opportunités aux productions européennes. La compétition est telle que les budgets des séries ont explosé. ‘’Même une chaîne comme HBO, incapable d’assumer seule le financement de ses séries, se lance dans la coproduction’’ et l’on devrait assister, selon Lars Blomgren, à une multiplication des coproductions entre les États-Unis et l’Europe.

Parmi les changements qui secouent aujourd’hui le marché des séries, Olivier Bibas souligne en outre l’émergence de nouveaux formats plus courts (des épisodes 10 à 20 minutes). Lars Blomgren estime, pour sa part, que les formats plus classiques (des séries de 6 ou 10 heures) seront toujours le modèle dominant. Parallèlement, si l’on assiste au déclin de la minisérie, les téléfilms ont, au contraire, le vent en poupe.

Malgré l’euphorie qui semble s’être emparée de la création de séries, Lars Blomgren souligne la pénurie des scénaristes qui risque de scléroser le marché. Car force est de constater que celui-ci reste fermé aux plus jeunes auteurs. C’est pour cette raison qu’il se dit favorable à la création de pools de scénaristes, des writer’s room qui permettront aux moins expérimentés de se faire la main. Plus généralement, Lars Blomgren reste convaincu que le succès d’une série repose sur son développement, une phase essentielle du processus créatif qui doit être totalement décorrélée des phases ultérieures que sont la production et le tournage. C’est en partie pour cette raison qu’il n’est pas favorable au modèle du showrunner.

En guise de conclusion, Lars Blomgren fournit deux conseils aux jeunes producteurs. Premier conseil : connaître les besoins d’une chaîne. Car rien ne sert de proposer un projet à un diffuseur, aussi bon soit-il, s’il ne répond pas à ses attentes éditoriales. Second conseil : tournez des pilotes !

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