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Dossier industrie: Télévision

Masterclass Série Series 2016: Matthew Graham

par 

- Le scénariste Jed Mercurio rencontre le showrunner et créateur de séries Matthew Graham lors du festival Série Series 2016

Masterclass Série Series 2016: Matthew Graham

(© Sylvain Bardin & Philippe Cabaret)

Matthew Graham a commencé sa carrière avec l’écriture de la série britannique culte EastEnders, dont il signe quelque 40 épisodes. Il est aussi l’un des co-scénaristes de Spooks, Hustle et Dr. Who, a créé Life On Mars ou encore Ashes to Ashes. Il a en outre développé avec George Lucas la franchise Star Wars en série, mais qui n’est jamais sortie. Plus récemment, il a adapté le roman d’Arthur C. Clarke, Childhood’s End, au format d’une minisérie pour SyFy. Il répond aujourd’hui aux questions d’un confrère, Jed Mercurio, qui se propose de revenir avec lui sur ses expériences, sa méthode, la recette de son succès, voire ses échecs.

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Matthew Graham au commencement

Dès l’âge de 12 ans, Matthew Graham a su qu’il voulait être scénariste. Très vite, il a commencé à écrire des fictions pour enfants, car il n’était lui-même encore qu’un gamin, très décidé cependant. Il a notamment fait une rencontre décisive à 16 ans, puisque Terry Gilliam, qui venait de réaliser Brazil, a accepté de lire un de ses scripts pour finalement lui répondre qu’il ne réaliserait pas ce projet, mais qu’il serait à n’en pas douter un grand professionnel… Et ce témoignage de confiance, cette conviction venue d’un grand du cinéma ont été son carburant. Il a très vite eu un agent, puis avec EastEnders est venue la première expérience professionnelle significative qui lui a appris les ficelles du métier, à jongler avec de nombreuses lignes narratives, mais aussi les problématiques de production.

Matthew Graham n’est pas un idéaliste

S’il y a un premier enseignement à tirer du parcours de Matthew Graham, c’est qu’il ne sert à rien de rêver au projet idéal. Il a bien compris en effet, et depuis longtemps, qu’il fallait être ‘’pragmatique’’ en tant qu’auteur ; aussi, plutôt que d’arriver toujours avec son idée originale, il préfère se mettre l’écoute des envies des producteurs notamment, tout en restant proactif évidemment, c’est-à-dire en faisant leurs idées siennes. Confession inattendue et intéressante pour celui qui ne compte plus ses succès…

Childhood’s End : Entre respect de l’auteur et adaptation contemporaine

C’est le producteur Michael De Luca qui a suggéré à Matthew Graham d’adapter Childhood’s End ; celui-ci a préparé le pitch et l’a présenté par téléphone aux représentants de SyFy pour finalement obtenir l’aval de la chaîne.

La formule cinéma n’aurait pas été la bonne, estime-t-il, notamment parce que l’atmosphère du livre est lourde et glauque, et qu’elle méritait un traitement plus étiré dans le temps qu’un long métrage d’une heure trente ou deux heures.

Mais c’est surtout dans le souci de rester fidèle à l’œuvre qu’il a choisi de faire une série. Le respect de l’auteur est en effet pour lui fondamental, il faut choisir le bon format en conséquence, en même temps qu’il ne faut pas avoir peur d’oser vraiment le pari de l’adaptation d’un livre pour un public contemporain, ajoute-t-il, et c’est là un savant mix.

Retour sur la science-fiction

‘’C’est un miracle qu’on ait fait de la science-fiction dans les années 80-90’’, déclare Matthew Graham qui n’en revient notamment toujours pas qu’ait pu aboutir un projet comme The Last Train, une série post-apocalyptique diffusée d’abord sur ITV en 1999, reprise par ITV2 puis revue à maintes occasions sur the UK Sci Fi Channel rebaptisée SyFy en 2010 (à noter que la version américaine commandée par Fox Network, The Ark, n’en est toutefois restée qu’à l’épisode pilote). Les séries de l’époque étaient plutôt dans l’esprit d’Inspecteur Morse ou Inspecteur Frost, elles avaient une approche classique et visaient un public d’un certain âge. La science-fiction était au mieux considérée comme excentrique.

De l’importance du genre

La science-fiction est un domaine très particulier, il ne s’agit pas seulement de faire décoller des navettes spatiales, mais c’est davantage un concept. ‘’Il faut qu’elle s’inscrive dans notre monde’’. Matthew Graham relève à ce propos le succès de Humans, la version britannique de la fameuse série suédoise Real Humans. Channel 4 a un public d’ordinaire plus limité, mais l’audience a vraiment été de taille pour ce programme, parce qu’il y est question de science-fiction de manière rénovée.

Plus généralement, il est essentiel pour un scénariste télé de bien comprendre ce que veut dire le genre. On ne peut se contenter de vendre une idée, mais il faut savoir l’exprimer dans un format adapté et suivant un genre bien défini qui permettent à ses interlocuteurs de réellement se projeter, d’imaginer. Au-delà, quand il a fait Life On Mars, Matthew Graham voulait même ‘’subvertir le genre’’, c’est-à-dire en repousser les limites. Et c’est à n’en pas douter ce qu’il va faire cette fois encore alors même qu’il travaille actuellement à Electric Dreams, pour Channel 4, une série basée sur une anthologie de dix nouvelles par l’auteur de science-fiction salué par la critique et maintes fois récompensé, Philip K. Dick.

Écrire n’est pas vendre

La recette du succès ne passe en tout état de cause malheureusement pas que par la qualité de l’écriture. Et sur ce point, Matthew Graham ne cache pas sa frustration, quand il n’est pas showrunner, de voir le plus souvent toute la stratégie de vente-marketing sous-traitée par le diffuseur à des équipes nullement impliquées dans le processus de création. Car il n’hésiterait pas, si cela ne tenait qu’à lui, à faire lui-même la promotion de ses séries.

Jed Mercurio ne comprend que trop bien cette difficulté que peut ressentir un auteur à voir les considérations politico- économiques prendre trop souvent le dessus, et pour se prémunir contre ce possible clash créateur/diffuseur, il suggère de s’arranger pour avoir toujours sa place à la table de discussion du service marketing, de sortir des sentiers battus, d’oser rénover la méthode comme on parlait plus tôt de rénover le genre.

Vendre avec passion et décontraction

À propos de capacité à vendre, Matthew Graham tient en outre à insister sur l’importance de savoir ‘’parler aux gens’’. Écrire ne suffit pas, il faut imposer sa chance, son naturel, pitcher avec ardeur, conviction, légèreté aussi. C’est la passion et la personnalité qui font la différence, au-delà de la qualité du concept et de l’écriture. ‘’Ne pense pas qu’à écrire des scénarios, mais entre dans la pièce pour pitcher un projet comme on entre au bistrot’’, conseille-t-il, et ‘’donne l’impression que tu t’amuses, excite ton auditoire’’.

Matthew Graham illustre ses paroles d’une anecdote : Ashley Pharoah et lui-même étaient allés aux États-Unis pour pitcher devant un potentiel acheteur, d’abord de manière très classique, et ça n’a pas fonctionné. Ils sont sortis le soir même pour se consoler, dans les bars, ont bien bu, et le lendemain, avec la gueule de bois, certes, mais aussi beaucoup plus décontractés, ils ont présenté une nouvelle idée, bien moins écrite, devant un parterre de diffuseurs concurrents, AMC, NBC et FOX pour ne pas les nommer, et… bingo ! Un secret donc : ‘’Il faut se détendre !’’

Vive L’Europe !

Rebondissant sur cet exemple outre-Atlantique, Matthew Graham signale ensuite que la période est très favorable pour les scénaristes, pas seulement américains. Il y a en effet actuellement une certaine lassitude à voir et entendre toujours les mêmes auteurs, avec les mêmes références culturelles, tous en casquette et en Converse ! Aussi, les auteurs européens ont une belle carte à jouer. Les États-Unis se tournent de plus en plus vers l’Europe et sont, comme lui, impressionnés par la richesse et la diversité des propositions. Très attentifs aux contenus, ils sont intelligents, méthodiques comme toujours, scannent le panorama audiovisuel rigoureusement pour repérer des pépites comme The Killing ou The Bridge. Le meilleur de leur production est déjà excellent, mais cela ne les empêche nullement de regarder ailleurs pour les raisons citées plus haut, et c’est donc le moment de profiter de cet avantage concurrentiel. Ils sont ouverts et il faut aller à leur rencontre.

Matthew Graham n’en déclare pas moins vouloir ‘’être en Europe’’ et contribuer avant tout à ‘’créer l’Europe’’. C’est bien en ces termes qu’il inscrit son travail d’écriture dans le paysage de la création audiovisuelle. Les possibilités qu’offre notamment le streaming ont complètement changé la donne, on peut prendre son temps, consommer les contenus à son propre rythme. La ‘’fertilisation croisée’’ ne fait que commencer et il faut donc voir large, chercher des partenariats, être audacieux. Il cite notamment une coproduction en cours France/Royaume-Uni et évoque aussi un projet de série entre Barcelone et l’Angleterre, à l’ambiance très hitchcockienne et en discussion avec les Américains, mais pour lequel il veut recruter prioritairement des talents européens.

Honnête face à ses succès, comme face à ses échecs

Comme Jed Mercurio demandait récemment à une auteure de lui parler de ses échecs, cette dernière lui a répondu n’en avoir jamais essuyé… Bien sûr, il est toujours plus difficile de s’avouer et d’avouer ses déconvenues, réagit Matthew Graham. Et cependant, avec le temps, on comprend qu’elles nous en disent long sur nous, même s’il a encore le goût amer d’Eternal Law, notamment, qui n’a pas trouvé son public.

Quant à ses succès grand public, mais aussi acclamés par la critique comme Ashes to Ashes ou Life On Mars, il les regarde avec une grande modestie, arguant qu’une réussite est toujours une surprise. Bien sûr cela procure un certain confort et donne confiance, mais on ne peut jamais prédire comment réagira le marché pour autant, et il y a en outre les programmes simultanés concurrents, eux aussi souvent imprévisibles. Au même moment, Lost faisait par exemple un tabac sur Channel 4. Il suggère donc au mieux d’essayer d’être en phase avec le social et le temps présent, mais répète qu’on ne réussit pas toujours le pari de parler ainsi aux mœurs de la société : aussi bien pensé soit-il, l’accueil d’un projet par le grand public est toujours un imprévu.

Partageur aussi, car l’aventure est collective

Il faut donc apprendre à ne pas compter sur le succès, mais mettre en place dans tous les cas la bonne équipe créative, c’est-à-dire s’entourer des personnes avec qui l’on a réellement envie de travailler. Car autre élément essentiel à rappeler ici, un succès est toujours une aventure plurielle.

L’humilité, c’est aussi être capable d’être à l’écoute, ne pas vouloir à tout prix avoir des réponses à tout, entendre les commentaires des uns et des autres, résister aux plus âpres le cas échéant, et savoir interpréter les notes de développement de manière constructive.

Matthew Graham salue notamment la qualité des rapports entre auteurs et réalisateurs au Royaume-Uni. Il aime cette collaboration quand elle est bien pensée. S’il lui est arrivé parfois d’interpeler un réalisateur sur un plateau de tournage, il le regrette plutôt, car il préfère que les choses soient réglées en amont. Et c’est aussi pourquoi la réalité visuelle d’une série doit être anticipée bien avant de lancer le tournage.

Mais en l’occurrence, on voit de plus en plus de scénaristes sur les plateaux, et les Américains le font depuis longtemps… Aussi, si on peut partir du principe qu’il y a un temps pour tout, c’est-à-dire discuter tant que nécessaire sur tous les aspects d’une série, puis cesser les palabres et passer à l’action, sans trop mêler ces deux registres, il ne faut pas pour autant devenir caricatural dans l’établissement du bon mode opératoire.

Dans la writers’room

Réunir la bonne équipe est évidemment une réflexion valable pour la constitution d’une writers’room, un espace que Matthew Graham veut à la fois dynamique, sympathique et égalitaire. Tous ont droit à la parole, mais elle doit être bien dirigée, et il se souvient en particulier de la manière dont George Lucas conduisait les auteurs réunis autour du projet de série Star Wars. Comme lui, il aime les gens qui ont de la répartie, sont vifs et aptes au changement, mais ne méconnaissent pas le sens du partage. Il déplore à l’inverse les attitudes boudeuses ou solitaires qui ne sauraient convenir dans ce contexte de créativité. Il est utile, en outre, d’avoir un confident dans l’arène, comme un second qui saura poser, à son tour, un regard prioritaire.

Interrogé sur ce modèle d’écriture qui n’est certes pas partout répandu, par exemple en Allemagne, Matthew Graham convient que cela revient cher, mais il signale aussi que l’on économise sur d’autres postes si l’équipe ainsi formée est bonne et fournit des scénarios pertinents dans des délais rapides. En guise de conseil, il utiliserait donc volontiers des arguments économiques pour convaincre les plus réticents quant à la pertinence dudit modèle.

Auteur responsable

C’est finalement en qualité d’auteur responsable que Matthew Graham agit. « Il faut décider de l’auteur qu’on veut être », affirme-t-il. Lui a en l’occurrence plutôt choisi la voie du showrunner qui lui est ouverte au Royaume-Uni, même s’il n’existe pas de réelle formation en ce sens. Et c’est une grande chance, car cela lui permet de superviser son travail de A à Z. Mais c’est aussi un positionnement qu’il faut pouvoir et vouloir assumer, car force est de constater que « with great power comes great responsibility » (avec un grand pouvoir viennent de grandes responsabilités)…

Être showrunner, c’est poser les standards pour que de bons scénarios sortent dans les bons délais, c’est gérer la créativité sous pression, avoir une vision et y croire. Il ne s’agit pas de tout faire soi-même, mais de toujours garder le cap dans sa tête et de bien communiquer, car c’est vous qui êtes pilote principal à bord. Il faut savoir être cohérent de bout en bout, qui plus est quand divers réalisateurs se succèdent sur des séries longues, garantir l’homogénéité de style, et jusqu’au casting, car vous êtes celui qui apposez votre signature, la griffe de la série.

Enfin, cela ne doit pas vous empêcher d’accepter de participer à des projets en endossant moins de responsabilités. Quand il est passé de Life On Mars à Dr Who, Matthew Graham ne s’en est pas moins amusé, mais il sait bien faire la différence qu’il illustre par cette métaphore : ’’organiser une soirée vs aller à une soirée’’. Et de conclure qu’il est tout autant respectable de préférer au positionnement de showrunner celui de simple scénariste qui écrit à son bureau et ne fréquente jamais les plateaux de tournage.

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