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Dossier industrie: Télévision

Masterclass Série Series 2016: Anaïs Schaaff

par 

- La productrice Charline de Lépine rencontre la scénariste/productrice Anaïs Schaaff lors du festival Série Series 2016

Masterclass Série Series 2016: Anaïs Schaaff

(© Sylvain Bardin & Philippe Cabaret)

La série El Ministerio del Tiempo est un véritable phénomène culturel. Après seulement deux saisons, elle est devenue le programme télévisuel le plus discuté et connu d’Espagne. La série est même régulièrement citée par les hommes politiques. Et pourtant, El Ministerio del Tiempo est une œuvre fantastique, un genre qui est quasiment absent des grilles de programmes de la télévision espagnole.

Produite par Cliffhanger TV media, la société créée par Anaïs Schaaff et Javier Olivares, la série raconte l’histoire d’une institution gouvernementale autonome détentrice du secret du voyage dans le temps. Les portes du temps sont apparues à l’époque d’Isabelle la Catholique, à la fin du 15ème siècle. Elles ont été offertes par un rabbin à la monarque en échange de sa protection. Le gouvernement espagnol a créé une unité spéciale – le ministère du temps – chargée de protéger et interdire l’accès aux portes. Son objectif est d’empêcher d’éventuels intrus de bousculer l’ordre temporel afin de tourner l’histoire à leur avantage. Pour accomplir cette mission, des patrouilles doivent voyager dans le temps et contrer toute incartade. La série compte trois personnages principaux, tous membres des patrouilles : un soldat du 16ème siècle, la première étudiante du 19ème siècle et un secouriste du 21ème siècle.

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Mais avant de rentrer plus en détail sur l’élaboration de la série, Anaïs Schaaff se propose de présenter un panorama de la télévision espagnole.

Un panorama de la télévision espagnole

La télévision espagnole est aujourd’hui dominée par deux groupes privés – Atresmedia et Mediaset – qui se partagent l’essentiel des parts d’audience. La télévision publique (Televisión Española) traverse une grave crise actuellement et a vu ses parts de marché chuter brutalement. Cette baisse, Anaïs Schaaff l’attribue en partie à la décision prise par le gouvernement espagnol de supprimer la publicité sur les chaînes publiques. Une décision qui n’a malheureusement été suivie d’aucun plan de financement alternatif. L’Espagne, contrairement aux autres pays européens, ne dispose pas aujourd’hui de chaînes câblées du type HBO ou CANAL+. Toutefois, le futur rachat de CANAL+ Espagne par l’opérateur Telefónica devrait, Anaïs Schaaff l’espère, apporter un vent nouveau au paysage audiovisuel espagnol.

La mainmise des chaînes privées sur la création audiovisuelle n’est pas sans effets sur la qualité des séries diffusées en Espagne. En effet, la majorité des produits télévisuels sont créés en fonction d’impératifs purement commerciaux. Les prises de risque artistique sont très rares et la majorité des séries, considérées comme des produits familiaux à consommation rapide, ressemblent à celles qu’on pouvait voir dans les années 90. Tristement, les séries sont conçues pour la ‘’Señora de Cuenca’’ (l’équivalent de notre ‘’Jacqueline de Limoges’’) et sont réduites à des formules toutes faites élaborées par les chaînes : une série doit comprendre des personnages âgés, des enfants, une histoire d’amour, etc.

La situation des scénaristes en Espagne est, selon Anaïs Schaaff, loin d’être enviable. Rares sont ceux qui travaillent sur un projet qui les intéresse vraiment et qui s’épanouissent, tout du moins d’un point de vue créatif. Les œuvres dites d’auteur n’ont pas leur place à la télévision espagnole. Regroupés dans des équipes, les scénaristes sont considérés comme des fonctionnaires, payés à produire des lignes de dialogues en des temps record. De surcroît, l’interventionnisme des chaînes, notamment commerciales, dans la création des séries est très pesant. Peu de place est laissée aux scénaristes qui, dans la majorité des cas, ne participent que de très loin au processus de développement ou de production des séries. C’est ce constat qui a inspiré à Anaïs Schaaff et Javier Olivares la création de Cliffhanger TV Media, l’objectif étant de promouvoir un modèle similaire à celui du showrunner américain, quasiment absent du paysage audiovisuel espagnol.

L’emprise des chaînes sur la création explique en partie pourquoi le nombre de coproductions internationales reste très faible en Espagne, pour ne pas dire inexistant. Les chaînes, qu’elles soient publiques ou privées, veulent garder une maîtrise complète sur les séries qu’elles diffusent. Elles voient encore d’un très mauvais œil le fait qu’une chaîne étrangère puisse s’immiscer dans leur processus créatif. L’exemple récent de Carlos Rey Emperador est à ce titre particulièrement parlant. La série avait été conçue, à l’origine, comme une coproduction entre l’Espagne et l’Allemagne, mais les exigences de la chaîne espagnole étaient telles que le partenaire allemand a décidé de s’écarter du projet.

Ouvrir les portes du temps

Pourtant, malgré ce tableau peu réjouissant, une série aussi atypique qu’El Ministerio Del Tiempo a pu voir le jour. Javier et Pablo Olivares ont eu l’idée de la série il y a une quinzaine d’années. Les deux frères étaient passionnés d’histoire et de science-fiction et avaient imaginé une histoire de portes du temps gardées au sein d’un ministère gouvernemental mystérieux et secret. Ils avaient pour simple objectif de créer la série qu’ils avaient envie de voir.

La série se voulait avant tout réaliste puisque l’intrigue se déroulait essentiellement au sein d’un bureau rempli de fonctionnaires écrasés par le poids de la bureaucratie (un phénomène que tous les Espagnols comprennent). Le voyage dans le temps apportait une dimension fantastique et originale. Persuadés qu’ils n’arriveraient jamais à vendre le projet, les deux frères l’ont rangé au fond d’un tiroir.

Les années ont passé. Pablo Olivares a appris qu’il souffrait de sclérose latérale amyotrophique. Il réussit alors à convaincre son frère de reprendre ce projet qui lui tenait tant à cœur. Ils se sont ainsi lancés dans l’écriture des deux premiers chapitres de la série. Ils le firent pour leur seul plaisir, sans aucune pression extérieure, sans savoir s’ils seraient capables de vendre la série.

Car contrairement au cinéma, où les films fantastiques espagnols ont connu ces dernières années un développement sans précédent, le genre fantastique n’intéresse pas les chaînes espagnoles qui le jugent beaucoup trop risqué. Charline de Lépine rappelle que Teresa Fernández-Valdés et Ramón Campos étaient venus l’année dernière à Série Series pour présenter The Refugees, une série d’anticipation coproduite avec la BBC. Il est évident pour Anaïs Schaaff que cette série n’aurait jamais pu voir le jour sans l’appui, notamment financier, de la chaîne anglaise.

Anaïs Schaaff et Javier Olivares ont ensuite rencontré Fernando López Puig, le Directeur du département de la fiction de Televisión Española. Ils avaient sollicité cette rencontre pour présenter un projet d’adaptation de la série française Les Revenants. Faute de pouvoir acheter les droits, le projet n’a jamais pu voir le jour. La réunion terminée, Javier Olivares a eu la présence d’esprit de laisser un dossier comportant plusieurs autres projets, dont une version complète du premier épisode d’El Ministerio Del Tiempo. Il se trouve que Fernando López Puig est un grand fan de science-fiction et un amateur éclairé des séries américaines ou anglaises. Emballé par le projet, il a réussi, contre toute attente, à persuader les dirigeants de TVE de se lancer dans l’aventure.

Anaïs Schaaff et Javier Olivares se sont attelés à trouver une maison de production pour les accompagner dans le financement de la série. Mais lorsqu’ils ont expliqué à leurs interlocuteurs qu’ils entendaient également jouer le rôle de producteur exécutif (Javier Olivares serait showrunner de la série), toutes les portes leur ont été fermées et, au final, ils n’ont pas réussi à trouver une seule société de production sur la place de Madrid susceptible de les accompagner dans ce projet, pourtant adoubé par Televisión Española.

Le modèle du showrunner en est encore à ses balbutiements en Espagne et si l’on assiste aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle classe de créateurs-producteurs, les diffuseurs font encore preuve de méfiance et peinent à comprendre l’intérêt qu’ils ont à collaborer avec eux. Pourtant, pour Anaïs Schaaff, le modèle du showrunner est un gage de qualité. Non seulement il apporte un nouvel élan créatif à la fiction télévisuelle, mais il a plus fortement conscience des enjeux économiques de la création. Car le showrunner, rappelle Anaïs Schaaff, peut perdre de l’argent. ‘’Cela rend sa fonction plus dangereuse, mais également plus excitante’’.

L’intégralité des scénarios des huit épisodes de la première saison d’El Ministerio del Tiempo a été écrite à six mains, la tâche étant répartie entre les frères Olivares et Anaïs Schaaff. Pablo Olivares, se rappelle-t-elle avec tristesse, s’est donné corps et âme dans l’écriture malgré sa maladie. Dans les derniers moments de sa vie, il ne pouvait plus bouger un muscle et écrivait à l’aide d’une nouvelle technique d’écriture oculaire. El Ministerio Del Tiempo est en quelque sorte son testament. Décédé en novembre 2014, il n’a pas eu l’occasion de voir la série.

Le passé est immuable, l’avenir est incertain

Diffusé en prime time, le premier épisode de la série a enregistré un taux d’audience de 13 %, soit 4 points de plus que le taux moyen de TVE1. Mais, ce résultat à première vue décevant ne permet pas de mesurer le succès réel de la série. Car la majorité des téléspectateurs ont regardé El Ministerio Del Tiempo sur la télévision de rattrapage et sur le web.

La série est devenue, du jour au lendemain, un véritable phénomène de société. Saluée unanimement par la critique, elle est soutenue par une communauté de fans purs et durs surnommés les ‘’Ministericos’’. C’est d’ailleurs en partie grâce à cette communauté que la série a réussi à obtenir une deuxième saison de 13 épisodes. Le succès rencontré est tel que la série a pu faire appel à des réalisateurs de renommée internationale comme Paco Plaza (réalisateur, entre autres, de la trilogie horrifique REC), un grand fan de la première saison.

D’un point de vue purement culturel, El Ministerio Del Tiempo a suscité chez les téléspectateurs une véritable passion pour l’histoire de l’Espagne. Bien sûr, on croise au fil des épisodes de grands personnages historiques comme Napoléon ou Isabelle la Catholique. Mais la série s’attache également à retracer la vie des oubliés de l’histoire : le peuple. Il faut savoir que Javier et Pablo Olivares sont historiens de formation. Quant à Anaïs Schaaff, elle a étudié ce que les Espagnols appellent les ‘’humaninades’’, soit un mélange d’histoire et de littérature.

Une série comme El Ministerio Del Tiempo est très difficile à exporter. En effet, l’intrigue est très liée à l’histoire espagnole et peut, de ce simple fait, dérouter les téléspectateurs des autres pays. Anaïs Schaaff indique que le format de la série a toutefois été acheté par plusieurs chaînes, notamment aux États-Unis et en Chine.

Malgré ce succès et l’attente des nombreux fans, l’avenir de la série demeure aujourd’hui incertain et rien ne permet d’affirmer aujourd’hui qu’une troisième saison sera effectivement tournée. Chaque épisode de la série a bénéficié jusqu’à présent d’un budget d’environ 580 000 €. Anaïs Schaaff profite de l’occasion pour saluer le travail impressionnant des équipes des effets spéciaux qui ont réussi, malgré le faible budget qui leur a été alloué, à recréer magnifiquement certaines des périodes charnières de l’histoire d’Espagne. La troisième saison, si elle est lancée, devra pouvoir bénéficier d’un budget plus conséquent. Cliffhanger TV media est aujourd’hui à la recherche de nouveaux financements. Les pourparlers sont en cours avec Netflix et Telefónica, mais rien n’a encore été signé. Espérons que les portes du passé n’ont pas été fermées définitivement…

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