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Danis Tanović • Réalisateur

Faire des films, c'est exprimer sa vision du monde

par 

- La femme du ferrailleur a fait sa première mondiale en 2013 à Berlin où il a remporté le Grand Prix du jury et l'Ours d'argent du meilleur acteur pour Nazif Mujic.

Danis Tanović • Réalisateur

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fiche film
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(An Episode in the Life of an Iron Picker), le nouveau film du réalisateur bosniaque oscarisé Danis Tanović, a fait son avant-première mondiale en compétition à Berlin. Tanović évoque la réalisation du film avec des acteurs amateurs et exprime sa colère quant à l'absence de structures dans les Balkans.

Cineuropa : Comment avez-vous eu vent de l'histoire de Nazif et Senada et pourquoi avez-vous décidé d'en faire un film où ils interprètent leurs propres rôles ?
Danis Tanović
: Il y a un an, j'ai lu un article dans le journal sur ce qui leur est arrivé et l'histoire m'a fait enrager. Je suis allé sur place et je les ai rencontrés, sans savoir au départ ce que j'allais faire. Tout ce que je savais, c'est que je voulais faire de leur histoire un film, mais j'ignorais encore quel genre de film. À ma troisième visite, j'ai eu cette idée un peu folle et suis allé dire au producteur Amra Bakšić Čamo que la seule manière de faire ce film était de leur demander de jouer leurs propres rôles parce qu'avec cette histoire, attendre les financements nécessaires à un film de fiction classique n'aurait pas eu de sens. Nous avons postulé auprès du Fonds bosniaque et avons obtenu 17 000 euros, soit à peu près le montant du film. Je suis allé sur place avec une petite équipe composée d'amis ayant déjà participé à mes films précédents et ils ont accepté de travailler pour trois francs six sous.
Le film dans son ensemble a été fait instinctivement. Je n'avais rien prévu. Je crois vraiment en l'instinct. Après toutes ces années, je me rends compte que faire des films, c'est exprimer sa vision du monde. Les aspects techniques du cinéma peuvent s'apprendre, mais tout le reste vient d'un instinct qu'on a, ou qu'on n'a pas. Voici comment je vois le monde.

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Aviez-vous un scénario ?
No. J'ai demandé à Nazif de me raconter son histoire et j'ai noté les moments intéressants pour le film. Ensuite, jour après jour, nous avons grosso modo reconstitué ce qui s'était passé. Nous n'avions pas de scénario, nous avons juste parcouru chronologiquement un moment de leur vie. Ce film s'est passé d'acteurs, de décors, d'effets spéciaux. Seuls les deux médecins qui apparaissent ne sont pas ceux qui sont intervenus en vrai, pour des raisons évidentes, mais ce sont tout de même des médecins.

Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs amateurs ?
Je leur ai dit de ne pas jouer, parce qu'ils ne sont pas équipés pour ça. Chaque scène du film est une première ou une deuxième prise – après trois fois, ils commencent déjà à "jouer", c'est terminé. Des amateurs peuvent apporter à un film quelque chose qu'aucun comédien professionnel ne peut offrir.

Ce film exprime plus manifestement que la plupart des films réalisés en ex-Yougoslavie une colère vis-à-vis des structures, ou plutôt de l'absence de structures, et du cadre dans lequel nous sommes obligés de vivre.
Le seul pays qui dispose de structures est la Slovénie, dans une certaine mesure. Ailleurs, on applique des tactiques de survie au lieu de concevoir une vraie stratégie pour s'en sortir. Personne ne veut le reconnaître, mais c'est la débandade. Tous les pays d'ex-Yougoslavie ont d'énormes dettes et bientôt, le diable va venir reprendre ses droits. Il le fait déjà parmi les couches les plus pauvres. Ce sont eux les premiers qui tombent, quand vient la crise.
J'aime beaucoup mon pays, mais je ne suis pas content de ce qui s'y passe. Je suis à la fois fâché et triste. La seule chose qui nous sauve, c'est la gentillesse des gens. Quand cela aura disparu, ce sera fini pour nous. La raison pour laquelle j'ai fait ce film, c'est que j'ai vu la gentillesse et l'amour chez ces gens. Nous ne connaissons pas la population rom, sauf à les voir mendier dans la rue et laver nos pare-brise. Je n'étais jamais allé dans un village rom, je n'avais jamais passé de temps avec eux. Un bon ami à moi, quand il a vu le film, m'a dit qu'il ne pourrait jamais plus les voir de la même façon. Pour moi, c'est précisément ça le plus important dans ce film.

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