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ROTTERDAM 2018

Jan Švankmajer • Réalisateur

“J’aime ouvrir autant que possible mon processus créatif à l’improvisation”

par 

- Rencontre avec le légendaire réalisateur tchèque Jan Švankmajer pour parler de misanthropie, de censure et de son dernier film, Insect, projeté en avant-première mondiale à Rotterdam

Jan Švankmajer • Réalisateur
(© CTK)

La légende du cinéma tchèque Jan Švankmajer, également reconnu dans le champ de l’animation, fait son retour au Festival International du Film de Rotterdam pour l’avant-première mondiale de son petit dernier, Insect [+lire aussi :
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fiche film
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, qui devrait également être son dernier tout court. Une compagnie de théâtre amateur essayant de monter la pièce From The Life Of Insects y sert de prétexte pour une satire “fantastique et féroce du théâtre, du cinéma, des rêves et de tout ce qui nous rend humains”. Cineuropa s’est entretenu avec le réalisateur sur son film, ainsi que sur la misanthropie et la censure liée au capitalisme.

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Cineuropa : Quand avez-vous décidé d’utiliser la pièce From the Life of the Insects des frères Čapek pour en faire un film, qui évoque également Franz Kafka...
Jan Švankmajer : J’ai réutilisé la trame du second acte de la pièce, "Les prédateurs", pour raconter une histoire sur des acteurs amateurs en pleine répétition. Le film n’est pas une adaptation de From the Life of the Insects. Quant à la référence à Franz Kafka, elle m’a principalement permis de capturer l’essence du film de manière créative, à l’encontre de l’approche allégorique des frères Čapek. La métamorphose se produit lorsqu’un acteur habite son personnage à la perfection. Je pense que la misanthropie juvénile des frères Čapek a son utilité. C’est pour cela qu’ils ont été attaqués par les critiques de l’époque et qu’ils ont réécrit la fin de la pièce sous la contrainte, en optant pour un dénouement plus optimiste. Dans le film, je joue sur leur faiblesse.

Vous avez déclaré que From the Life of the Insects est une pièce misanthrope, et que votre scénario aggrave ce ton. Est-ce que cela fait directement référence à l’allégorie des humains comme insectes ?La misanthropie est toujours pertinente dans l’évolution de l’homme. La comparaison entre humains et insectes n’était pas inédite lorsque les frères Čapek ont écrit leur pièce, je le crains. Elle est assez claire.

Insect est un hybride entre mise en abîme filmique, animation et prises de vue réelles. Pourquoi avez-vous décidé d’incorporer un film dans le film ?
C’est un film qui utilise comme moyens d’expression des aspects du film ordinaire, de l’animation et du film dans le film, pour arriver à un résultat subversif qui détaille l’état de notre civilisation. Le produit final est né au montage. J’essaie d’ouvrir autant que possible le processus créatif à l’improvisation. J’ai également écrit le scénario dans cet esprit, de la même manière que les textes automatisés viennent sans signification ou contrôle moral. C’est uniquement en utilisant cette technique que les grands artistes peuvent éviter la tentation messianique de changer, d’avertir, d’améliorer ou de cultiver leur public. Cela ne marche pas. Relisez Freud.

Vous disiez que la censure sous le régime totalitaire tchécoslovaque vous a amené à être plus inventif et à penser symboliquement. Comment voyez-vous votre travail dans un regime démocratique qui protège la liberté d’expression ?
Je préfère me dire que la censure m’a forcé à être créatif, à exprimer mes sentiments et ma protestation de manière indirecte, et peut-être même avec plus d’imagination. Après, beaucoup de mes scénarios n’ont pas abouti. Mais ça s’avère pratique maintenant – Insect a été rejeté pour des raisons idéologiques dans les années 70. Évidemment, le capitalisme gère la censure de manière plutôt faible, comparé au stalinisme : en soi, il ne vous interdit rien, mais il va vous empêcher d’obtenir un financement pour votre projet. Si vous regardez ma filmographie, vous remarquerez que je fais un film tous les cinq ou six ans. Ce n’est pas par "impuissance" artistique, mais parce que financer un nouveau projet prend cinq à six ans, et ça devient de plus en plus difficile. La civilisation a besoin de la culture de masse pour divertir la masse avant qu’elle ne retourne à l’usine. Et la publicité est nécessaire pour accentuer le consumérisme des populations. Si la publicité cessait d’être efficace, et que les gens arrêtaient de consommer des biens dont ils n’ont pas besoin, ce serait la fin de la civilisation. Et personne ne souhaite en arriver là.

(Traduit de l'anglais par Florian Etcheverry)

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