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CANNES 2018 Compétition

Critique : Un couteau dans le cœur

par 

- CANNES 2018 : Dans son style ultra singulier, Yann Gonzalez propose une relecture très sophistiquée des traditions du giallo dans les coulisses du cinéma porno gay

Critique : Un couteau dans le cœur
Vanessa Paradis dans Un couteau dans le cœur

Pour tous ceux qui ne connaissaient pas Les Rencontres d’après minuit [+lire aussi :
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, le premier long du très original cinéaste français Yann Gonzalez, découvert sur la Croisette, à la Semaine de la Critique 2013, son nouvel opus, Un couteau dans le cœur [+lire aussi :
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fiche film
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, dévoilé en compétition au 71e Festival de Cannes, a été sans nul doute une grande source d’étonnement (ou de perplexité, comme "une biche perdue au milieu des fauves"), tant le style visuel fantasmagorique et l’univers directement inspiré du giallo (qui mêle les genres policier, d’horreur – en l’occurrence le type slasher - et érotique) du réalisateur détonnent dans le cinéma contemporain. En nouant son intrigue dans les coulisses du cinéma porno gay dans le sillage d’une productrice lesbienne (discrètement alcoolique) plaquée par sa compagne monteuse après dix ans de passion, le film s’offre également une dimension de miroir où le voyeurisme et les masques ne sont pas forcément là où l’on pourrait s’y attendre, la crudité distanciée par un humour certain (qui ne va pas sans rappeler parfois, en version industrie artisanale, le Boogie Nights de Paul Thomas Anderson) voisinant avec les mystères de l’être car "quand on s’oublie avec l’autre, les autres, une forme d’amour puissant, vorace, sans limites" se manifeste, mais "sous les arbres, pendant l’orage, on risque de se brûler".

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Le film s’ouvre sur une séquence explicite en boîte de nuit suivie d’une esquisse de baise haletante (avec liens) conclue par le meurtre d’un beau gosse, "poignardé à plusieurs reprises dans le rectum" comme le précisera la police à Anne (une parfaite Vanessa Paradis), dont la société de production est en train de tourner, à l’été 1979, Furie anale, un énième film ("de merde" comme le constate la monteuse Loïs incarnée par Kate Moran) dans la carrière de la productrice. Comme la victime faisait partie de la petite famille que constitue la troupe des comédiens pilotée par l’homme à tout faire Archibald (Nicolas Maury) et qu’un autre meurtre survient très rapidement, l’atmosphère est à l’inquiétude parmi les acteurs. Mais Anne en profite surtout pour adapter le contenu du film (dont le titre devient Le Tueur homo) avant d’enchaîner avec Maléfices, tandis que l'assassin (très Fantôme de l’Opéra) continue à semer la terreur, que des indices se révèlent (hommage à L'Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento) et que notre productrice tente obsessionnellement de reconquérir Loïs, la traquant de nuit dans les clubs lesbiens, le coeur sec et prenant conscience que derrière les voiles du réel se cachent l’amour de soi, celui la domination et le rêve de meurtre.

Filmé avec une très grande maestria dans des décors et une palette de couleurs envoûtants, du bleu sombre zébré de rouge par exemple, Un couteau dans le cœur sait aussi ponctuellement s’extraire de son monde nocturne de prédilection (entre autres pour un déjeuner sur l’herbe où l’on se lit du Garcia Lorca) et s’amuse à jouer avec les différents formats des films dans le film ou avec des souvenirs qu’il distille. A la fois portrait du petit monde du porno gay, brillant spectacle baroque (notamment avec une fascinante séquence onirique), film à whodunit dans lequel rôde un monstre (qui ? pourquoi ?), le long métrage crée néanmoins une telle distance avec des émotions tempérées qu’il ne suscite pas d’emballement excessif au-delà de son admirable forme.

Produit par CG Cinéma et coproduit par Arte France Cinéma, Piano (Mexique) et Garidi Films (Suisse), Un couteau dans le cœur est vendu à l’international par Kinology.

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