Toronto 2026 - TIFF: The Market
Country Focus: France
Toronto se demande si les séries en français peuvent s'exporter sans perdre de leur authenticité
- Les professionnels français et québécois sont convaincus que des financements internationaux peuvent donner aux séries ambitieuses plus d'ampleur quand l'histoire contient naturellement des éléments transfrontaliers

La tension entre financement et authenticité des projets était au cœur de la discussion organisée le 15 septembre dans le cadre du volet Perspectives du rendez-vous TIFF : The Market, intitulée “Gros plan sur la coproduction de séries de langue française”. Le débat, modéré par Louise Lantagne, présidente et directrice générale de la SODEC, a réuni un groupe de diffuseurs et de producteurs français et québécois : la productrice Marie-Claude Poulin (Sphere Media), le producteur exécutif Carlos Soldevila (Trio Orange), Juliane Choinière, responsable des contenus scénarisés chez Crave/Bell Media, et Morad Koufane, directeur des fictions internationales et jeunes adultes au sein de France Télévisions.
La première étude de cas présentée a été dédiée à Alice, une série franco-belgo-canadienne sur la pionnière du cinéma Alice Guy qui a fait sa première mondiale au festival, dans la section Primetime. Poulin a expliqué que si le projet était né en France, ses sections en anglais l’ouvraient naturellement à la possibilité d’un tournage au Québec, de sorte que ces portions du film ont été confiées au réalisateur canadien Guillaume Lonergan. La collaboration entre les deux pays était donc artistique avant d’être financière.
Financer une fiction en français au niveau international reste difficile. Il a été souligné pendant la discussion que les territoires francophones plus petits ne pouvaient contribuer qu’avec des sommes proportionnelles à leur marché, et que les préventes sont plus difficiles quand un projet est principalement en français. Même à l’ère du streaming, les sous-titres n’ont pas entièrement fait sauter cette barrière, particulièrement aux États-Unis. Les productions déjà réalisées voyagent plus facilement (et peuvent être doublées), mais combler les gaps de financement avant de tourner reste assez difficile.
La série Empathie a eu un parcours complètement différent. Le producteur Carlos Soldevila est revenu sur les quatre années environ qu’il a passées à emmener le projet dans tous les festivals de France pour essuyer refus sur refus. Sur le papier, la prémisse (un psychiatre alcoolique reçoit des patients dans la section psychiatrique d’une prison) s’est révélée difficile à vendre, malgré l’humour et la légèreté inhérents à la série.
La dynamique a changé du tout au tout quand les acheteurs ont vu le travail fini, et l’accueil que le public lui a fait. La projection d’Empathie à Séries Mania et l’enthousiasme du public du festival a fait de cette série une success story internationale. La première saison ayant fait sensation, Canal+ a rejoint le projet pour sa deuxième saison, et les partenaires se sont mis à collaborer encore plus étroitement, sur la production comme le contenu. Les intervenants ont aussi mentionné les 10 millions de vues enregistrés sur Canal+ et les 14 Gémeaux remportés récemment comme preuves qu’une série nettement locale peut traverser les frontières sans se diluer. Soldevila a reconnu que s’il s’attendait à un joli succès critique, il n’aurait “jamais imaginé qu’on devienne populaires à ce point”.
La conversation s’est ensuite déplacée sur le sujet du financement des histoires elles-mêmes. Les intervenants ont tenu à faire plusieurs fois la distinction entre un récit contenant déjà des éléments authentiquement universels et un scénario où ils auraient seulement été insérés après. Ils ont affirmé qu’un personnage français, belge ou québécois ne doit exister que parce que l’histoire le requiert naturellement, pas parce qu’un partenaire de financement a besoin d’être représenté à l’écran. Choinière a proposé la maxime suivante : “Pensez mondial, écrivez local”. Pour elle, s’inscrire “naturellement” dans une histoire signifie que les personnages et éléments internationaux naissent d’eux-mêmes de l’intrigue, au lieu de n’être plaqués dessus que pour satisfaire les mécanismes d’une coproduction.
L’échec de la tentative d’internationaliser le classique québécois C.R.A.Z.Y. en faisant d’un de ses personnages centraux un Français a été cité en guise d’avertissement : une spécificité qui peut initialement apparaître comme une limite pour un projet est peut-être justement ce qui va le faire voyager. Poulin a ajouté que ce qui permettait à des productions québécoises ou françaises de passer les frontières était précisément “l’authenticité de l’histoire”.
La stratégie de France Télévisions pour les fictions internationales envisage l’autre côté de l’équation. Koufane a précisé que quand il reçoit un projet, sa première question porte sur son potentiel international. Les projets sont évalués en partie par rapport à la résonance qu’ils peuvent avoir pour les chaînes étrangères, mais chaque partenaire potentiel doit avoir une porte d’entrée dans l’histoire qui soit crédible. Les présents ont rappelé le cas de Kaboul, un récit avant tout français qui a élargi ses horizons en intégrant des sous-intrigues allemande et italienne quand de nouveaux partenaires de ces pays ont rejoint le projet, mais sans arriver au point où l’ajout d’éléments nationaux aurait surchargé l’ensemble.
Ce dosage à faire pourrait devenir de plus en plus important, à mesure que les financements disponibles au niveau national se resserrent. L’appétit de coproductions grandit parce que les diffuseurs et les plateformes cherchent des financements additionnels. Cependant, le message final a été clair : avoir plus de partenaires peut en effet donner lieu à des séries plus ambitieuses, mais ça ne veut pas dire qu’il faut en faire des patchworks d’éléments rapiécés. Les diffuseurs, tout comme les producteurs et les auteurs, ont la responsabilité de protéger la cohérence de chaque projet.
(Traduit de l'anglais)
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