“Au Luxembourg, nous devons travailler au niveau international, et comprendre très vite ce que nous apportons aux projets”
Dossier industrie: Produire - Coproduire...
Marion Guth • Productrice, a_BAHN
par Veronica Orciari
La productrice luxembourgeoise explique comment elle a aidé à bâtir sa société de production en faisant des films hybrides engagés politiquement et des travaux immersifs

La productrice Marion Guth, cofondatrice de la société luxembourgeoise a_BAHN, participe cette année à l'initiative Producers on the Move, organisée par l'EFP-European Film Promotion à Cannes. a_BAHN, qui développe des projets hybrides, a notamment produit Zero Impunity, le documentaire transmédia Soundhunters et des films en VR tels que 7 Lives ou Ayahuasca, de Jan Kounen. Parmi les projets récents de Guth figure le titre Ceci est mon coeur (2024), présenté à Venice Immersive ainsi qu'à Cannes, ainsi que le documentaire Timestamp de Kateryna Gornostai, sélectionné en compétition à Berlin.
Cineuropa : Pourriez-vous retracer pour nous votre parcours de productrice ?
Marion Guth : J’ai cofondé a_BAHN au Luxembourg en 2011, mais je n'ai pas fait un parcours classique. Je n'ai pas fait d'école de cinéma. Je viens d’un milieu ouvrier et j’ai été la première de ma famille à faire des études supérieures. J’ai appris la production sur le tas, parfois à l’instinct, parfois en faisant des erreurs. Je dis souvent que je suis tombée dans la production par hasard, mais que j’y suis restée parce que c’est l’endroit où se rejoignent beaucoup de choses qui me tiennent à cœur : le goût de l'art, la politique, l’argent, la logistique et les relations humaines. Ce que j’aime, c’est que produire, c'est quelque chose de concret. À un moment ou l'autre, une idée doit se confronter à la réalité.
Zero Impunity, de Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies (également cofondateurs d’a_BAHN et amis de longue date), a été très important pour moi. C’était un projet hybride sur les violences sexuelles liées aux guerres qui mêlait documentaire, animation et transmédia. Il a été présenté à Annecy et à de nombreux autres festivals, mais ce qu'il m'a surtout appris est ailleurs : il m’a permis de comprendre à quel point un projet peut devenir lourd et complexe quand on traite d’un sujet politique sensible, qu'il y a des risques légaux, que sont impliqués des ONG, des journalistes, des diffuseurs et des artistes et qu'il faut organiser une campagne d’impact. Par la suite, Draw for Change! a été la confirmation que nous voulions travailler sur des projets à forte dimension politique et internationale. En parallèle, des œuvres immersives telles qu’Ayahuasca, Cosmos Within Us et Ceci est mon cœur nous ont aidés à tracer une voie dans des formes qui n’entrent pas toujours dans les catégories du cinéma traditionnel.
Comment décririez-vous la situation actuelle de la production au Luxembourg ? Qu’attendez-vous des prochaines années ?
Le Luxembourg est un pays très petit, ce qui fait que l’industrie du film y est nécessairement internationale. Nous ne pouvons pas raisonner uniquement à l’échelle nationale, car le marché est trop limité. La coproduction n’est pas pour nous une simple option : c'est le socle du système. Ça oblige aussi les producteurs à comprendre très vite ce qu’ils apportent réellement à un projet sur les plans créatif, financier et structurel. Le Luxembourg a bâti, ces dernières années, un écosystème solide et assez unique. Les structures de soutien sont robustes, les équipes très qualifiées et le secteur est très ouvert à l’expérimentation, notamment autour des formes hybrides et immersives. Ce que je trouve intéressant, c’est que le Luxembourg fonctionne souvent comme une sorte de carrefour entre différentes sensibilités et industries européennes. Bien sûr, tout n'est pas simple. Le financement des films s’est fragilisé, partout, et les petites industries sont particulièrement exposées aux mouvements du marché. Les plateformes ont changé le panorama, les diffuseurs sont plus prudents et la concurrence pour avoir de la visibilité est de plus en plus intense. Cela dit, je pense aussi que ces contraintes nous obligent à rester inventifs et bien en phase avec l’international. À l’avenir, j’espère que le Luxembourg va continuer d’investir non seulement dans le volume de la production, mais aussi dans les œuvres qui prennent des risques artistiques et les formes émergentes de narration. Je pense que l’Europe a besoin de petits pays dotés d’identités créatives fortes, car ils permettent souvent d'avoir plus de liberté, d’expérimenter et de laisser s'exprimer des visions singulières.
Dans quelle mesure le programme Producers on the Move peut-il, selon vous, soutenir votre carrière et, plus largement, le secteur ?
Je ne vois pas Producers on the Move comme un simple événement de réseautage. Ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer des producteurs qui portent le même genre de poids que moi : leur société, des équipes, des projets, des responsabilités, des doutes et de l’ambition. Il y a un type de conversation spécifique qui peut avoir lieu entre producteurs quand ils n'ont pas à feindre que tout est simple. J’ai participé à EAVE en 2015 et ce qui m’est resté, ce n’est pas seulement la formation, mais aussi le travail sérieux qu'on fait entre pairs. Les relations, dans la production européenne, prennent du temps à se nouer. Il faut comprendre comment les gens pensent, comment ils gèrent la pression, quels sont leurs talents spécifiques et dans quels cas ils sont plus prudents. a_BAHN est dans un moment important, car nous sommes en train de nous orienter vers des longs-métrages d’animation plus importants et des œuvres immersives plus ambitieuses. J’espère que Producers on the Move m’aidera à entrer en contact avec des gens qui cherchent un véritable partenaire, pas juste une ligne luxembourgeoise dans un plan de financement.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je travaille sur Red Zone, un docufiction animé réalisé par la cinéaste ukrainienne Iryna Tsilyk, avec Moon Man en Ukraine et Vivement Lundi!, en France. Le travail d’Iryna me touche parce qu’elle ne parle pas de la guerre de manière abstraite. Elle s'intéresse au quotidien, à l’humour, à la tendresse, à la peur, la résistance. Elle maintient les personnes vivantes en tant que personnes, pas en tant que symboles. Nous développons également Lyra & Armin de Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies, un long-métrage d’animation qui propose une relecture moderne des légendes du Rhin. C’est un projet de plus grande envergure pour nous, par rapport à ce qu'on a fait avant, qui représente bien la direction que j'aimerais faire prendre à a_BAHN : c'est un film d'animation européen ambitieux, avec un point de vue d’auteur affirmé. Côté œuvres immersives, nous sommes en train de produire Future Rites de Sandra Rodriguez et Alexander Whitley, inspiré par Le Sacre du printemps. Ce qui m’intéresse ici, c’est que le projet part du corps et du mouvement collectif, pas de la technologie. Je développe également Strata, de Lilian Hess, qui traite des paroles et de l’identité queers d’une manière artistique très précise. Ces projets peuvent paraître très différents entre eux vus de l’extérieur, mais pour moi ils relèvent de la même démarche : chacun d’eux exige une forme spécifique, et mon travail consiste à créer les conditions qui permettent à cette forme d’exister.
(Traduit de l'anglais)
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