"Notre modèle est en danger et il faut se battre pour le défendre"
Dossier industrie: Produire - Coproduire...
Aton Soumache • Producteur, Magical Society
par Fabien Lemercier
Figure incontournable de l’animation internationale, le producteur français donne son avis sans fard sur la conjoncture économique, les plateformes, l’indépendance, l’IA et les coproductions

Rencontre à l’occasion du 45e Festival du Film d’animation d’Annecy avec Aton Soumache, un producteur riche d’une carrière parsemée de paris ambitieux et de succès (notamment Renaissance, Le Petit Prince, Petit vampire, Miraculous : le film ou encore Le petit Nicolas : qu’est-ce qu’on attend pour être pour heureux ?).
Cineuropa : Vous avez créé votre première société d’animation il y a 30 ans. Comment le secteur a-t-il évolué depuis en Europe ?
Aton Soumache : Le métier s'est professionnalisé d'une manière exceptionnelle grâce aux pouvoirs publics, aux écoles, etc. Il a pris une ampleur assez incroyable en France qui a déteint sur toute l’Europe. Quand j’ai démarré, nous avions des talents qui voyageaient un petit peu, mais le Japon et les États-Unis dominaient le monde de l'animation. 30 ans plus tard, l'animation européenne s'est démocratisée, diversifiée, avec un haut niveau de qualité permettant de faire des films ultra ambitieux qui étaient impossibles auparavant. Et elle gagne même des Oscars ! À mon échelle, je suis heureux d’avoir participé à pousser les frontières du possible avec, entre autres, Renaissance, Le Petit Prince et ses 60M€ de budget qui a été un énorme succès international ou encore la série Miraculous qui est allée concurrencer et battre sur les Américains chez eux. Quand on voit les films d’animation récemment en vitrine à Cannes et la richesse du Festival d’Annecy, il n’y a que du positif, même si on traverse une crise conjoncturelle.
Quelle est votre analyse des difficultés actuelles ?
Ces 30 années se sont bâties sur l'indépendance, mais notre modèle est en danger et il faut se battre pour le défendre, comme le font les associations professionnelles, à l’image du Club des Producteurs Européens. Car l'industrie audiovisuelle et cinématographique en Europe, c’est un nombre énorme d’entreprises, d’emplois, de compétences, et un chiffre d’affaires qui dépasse celui de l’automobile par exemple. Il y 40 ou 50 ans, le secteur de l’animation était globalement aux mains des Studios, un mur que les indépendants ont réussi à casser un peu en développant un marché. Mais aujourd'hui, on assiste à une reconcentration sectorielle qui s'est opérée d'un point de vue technologique et avec les plateformes. C'est comme si on avait autorisé la création dans nos pays de chaînes contrôlées par des groupes étrangers et qui ont dix fois plus de moyens, dix fois plus de pouvoirs et qui utilisent leur rapport de force. C’est extrêmement pernicieux car même si ce sont par exemple des Français qui gèrent l’éditorial des plateformes en France, les décisions sont prises en fin de compte hors d’Europe. La crise actuelle vient de là, de cette bulle qui a transformé les producteurs en prestataires. Quand vous êtes surpayés, à un moment vous avez aussi un prix sur l'éditorial, sur les choix, sur tout, vous prenez de mauvaises habitudes et vos entreprises embauchent plus qu'il ne faut. C'est ce qui s'est passé dans l'animation : beaucoup d'entreprises ont grossi très rapidement, parce que soudainement il y avait un afflux de commandes et que tout le monde s'est dit que c'était extraordinaire. Mais aux premiers éternuements, aux premières petites décisions d’économie des groupes américains, c'est toute une industrie survitaminée qui s'est un peu prise les pieds dans le tapis.
L'indépendance, c’est la diversité, des points de vue différents, la force d’une créativité qui ne répond à rien d'autre qu’à des initiatives personnelles, les relations de confiance entre producteurs et talents. Avec le décret SMAD (ndr : les obligations d’investissements des plateformes), on a avancé, mais on est train de reculer, on le voit bien dans les débats public et politique. On entend même dire qu’il faudrait privatiser les chaînes du service public, alors que je pense que c'est l’inverse qu’on devrait faire. Car si les coûts baissent à cause de l'IA, qu’est-ce qui sera le nerf de la guerre ? C'est la diffusion, la distribution. Nous devons protéger au maximum les outils de diffusion, les rendre les plus indépendants possibles et leur imposer des quotas de diversité afin que les artistes et les producteurs indépendants, puissent avoir un accès ouvert. Sans cela, nous allons au-devant de gros problèmes. Car si les règles tombent et que les plateformes peuvent potentiellement fabriquer à moindre coût, ce sera une catastrophe éditoriale dictée par des algorithmes axés sur le plus petit dénominateur commun.
Le modèle CabSat en train de disparaître, celui du "free to air" est un peu en danger à cause des plateformes, toutes les chaînes classiques ont du mal à faire leur transition numérique et ne trouvent toujours pas de modèle économique avec des ressources publicitaires en baisse, alors que des acteurs surpuissants comme YouTube et TikTok ne redistribuent pas la richesse qu'elles absorbent et ne participent pas au financement de la création. Il est donc très important que les producteurs européens soient vraiment solidaires et qu’il y ait une prise de conscience du caractère extrêmement vertueux du modèle redistributif français et du côté déterminant du soft power culturel pour l’Europe. Dans un monde empli de désinformation, ouvrir l’esprit du public avec des œuvres intelligentes et indépendantes, c’est vital. Mais c'est aussi une question de volonté politique
Comment percevez-vous l’impact de l'IA sur l’industrie de l’animation ?
J'ai un point de vue assez positif. Non pas sur l'IA d'un point de vue planétaire et civilisationnel, je ne m'aventurerai pas là-dedans, mais sur la création et l'impact d'un outil. D'abord, l'histoire du cinéma et de la télévision s'est construite sur l'innovation et la recherche technologique. Aujourd’hui, un bouleversement technologique spectaculaire arrive comme quand on a découvert l’électricité. Moi, mon métier, c’est la CGI, l'image de synthèse générée par ordinateur et l’IA, c’est la même chose. En animation, des centaines de millions d’enfants ont déjà été captivés par des personnages de synthèse fabriqués par des ordinateurs. La vraie question, c’est l'émotion. Est-ce que c'est un bon film ? Une belle histoire ? Quelle est la qualité ? La façon dont c’est fabriqué, c’est un débat de techniciens.
Aujourd'hui, dans l'animation, on souffre des moyens et des coûts : on est trop cher. Si cet outil nous permet de raccourcir un peu les délais et d'être moins cher, notre industrie va être plus rentable. On pourrait me rétorquer que beaucoup de métiers vont disparaître, mais davantage de projets arriveront à se faire, ce qui créera un appel d’air pour d'autres professionnels. Il y aura un rééquilibrage des postes, comme quand sont arrivés After Effects, Final Cut ou Avid. Ce qui ne changera pas, c’est la notion de storytelling : la qualité d’une histoire, ça s'écrit, ça se storyboard, ça se monte, ça se regarde, ça se discute, ça se challenge avec le marché, avec les producteurs, avec les diffuseurs, avec les comédiens ou avec les talents qui vont travailler derrière. Dans l'animation, il y a des tâches très rébarbatives, que de moins en moins de gens voulaient faire, et qui vont potentiellement disparaître. Mais je ne parle évidemment pas de faire un mauvais film avec 50 euros en 3 semaines et que personne n’aura envie de regarder. Pour l'instant, il y a quand même beaucoup de fantasmes autour de l’IA. L’un des plus troublants, c’est d'avoir des humains qui ne sont pas des humains et qui sont joués en CGI. Mais en fin de compte, pour moi, ce n'est rien d'autre qu'un personnage 3D ultra réaliste et qui peut être animé par n'importe qui, donc cela ne me dérange pas sur le plan technique. Après, artistiquement, si le film est bon, il est bon. Cependant, je ne pense pas que cela remplacera les comédiens, même s’il y aura sans doute des expériences diverses, du "digital makeup" ou autres. Il est impossible de se projeter, mais si l’on prend l’analogie de la musique, une fois les problèmes de droits d’auteur réglés, peut-être qu’une génération de talents va émerger avec des films "samplés". Car qui aurait cru à l’époque qu'un DJ qui pique la musique de tout le monde serait une star mondiale ? Néanmoins, les génies sont toujours rares et un afflux de contenus n’y changera rien. Cela fait 30 ans que je lis des scénarios, beaucoup sont mauvais et cela n'a pas vraiment changé depuis l'émergence de l’IA qui est juste un sparring-partner de l’écriture. Quand l'humain n'est pas derrière, pour l'instant, je n'ai pas vu d'expressivité. Après, si cela peut faciliter un peu la fabrication des films d’animation en 3D qui est très lourde, très chère, et très complexe, je dis tant mieux. Si le rapport au coût de fabrication devient moins important, les producteurs seront davantage des éditeurs, des professionnels capables de livrer, d’accompagner, d’éditorialiser, de fédérer les talents. Mais pour cela, l’indépendance est primordiale.
Qui des coproductions européennes ?
Vu le niveau de talent et de professionnalisation qu’il y a aujourd'hui en Europe, c'est un plaisir de coproduire alors qu’auparavant, c’était seulement une obligation à cause de la complexité du financement d’un film d’animation. Cependant, le système des coproductions pourrait encore être amélioré, surtout pour les aides européennes : Media, Eurimages, etc. Plus généralement, on pourrait trouver des passerelles plus simples, inciter davantage. Les CNC européens essayent de mettre en oeuvre des solutions et de créer des partenariats, mais les producteurs doivent aussi se rapprocher et nouer des alliances comme The Creatives l’ont fait par exemple. En Europe, si on est uni, on peut être surpuissant car le marché européen de l’audiovisuel est très fort, artistiquement, économiquement et en termes de bassin d’emplois. En revanche, si on opère de manière seulement nationale, on peut être un peu vulnérable. Il faut prendre conscience de notre force de frappe culturelle commune car il y a un enjeu qui nous dépasse : protéger la culture et l’Europe dans sa diversité.
Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?
La bête est morte (The Big War) de Mathieu Kassovitz, une satire animalière de la Seconde Guerre mondiale, va entrer en production dans les mois qui viennent. Au début de l’année prochaine démarrera le tournage de l’adaptation par Joann Sfar de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (sur un scénario de Thomas Bidegain) que je produis avec Alain Attal (Les Productions du Trésor). Et je retravaille avec Sylvain Chomet qui va boucler une trilogie des Triplettes après La Vieille Dame et les Pigeons et Les Triplettes de Belleville, en reprenant un scénario qu’il a écrit il y a 20 ans.
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