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"Il faut apporter sur un plateau du marketing aux acheteurs"

Dossier industrie: Distribution, exploitation et streaming

Anaïs Clanet • Vendeuse, Reservoir Docs

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Tension sur le marché des documentaires, stratégies d’acquisition contraintes, formatage des Crime Stories, grand écart festivals-diffuseurs : la vendeuse française parle sans langue de bois

Anaïs Clanet  • Vendeuse, Reservoir Docs

Après avoir piloté Wide House, Anaïs Clanet a fondé (avec Frédéric Corvez comme associé) et dirige depuis 2020 la société française de ventes internationales Reservoir Docs, spécialisée dans le documentaire.

Cineuropa: Vous avez déclaré récemment que le marché du documentaire s’était très nettement durci. Pourtant, beaucoup de documentaires sortent en salles. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Anaïs Clanet: Ces documentaires sortent en salles, mais avec des entrées extrêmement faibles : ils ne rapportent rien, coûtent de l’argent et mettent les sociétés de distribution en difficulté. Car tous les documentaires ne sont pas calibrés pour la salle. Il y a aussi un problème lié aux chaînes et aux plateformes car elles produisent tellement qu’elles n’ont pas besoin de contenus extérieurs : on est passé donc d’une quinzaine de documentaires acquis par mois auprès des sociétés de ventes internationales à un seul, donc on se bat tous pour une seule case. Et comme la production française n’a pas baissé car elle est toujours autant soutenue par les pouvoirs publics, ce qui est une très bonne chose, on se retrouve avec énormément de propositions pour un nombre d’espaces à l’international très limité. Je passe mes journées à dire non aux producteurs. Les institutions devraient éclairer cette réalité auprès des producteurs et aux réalisateurs : ils risquent de ne pas trouver d’exportateur et d’exposition internationale car aujourd’hui le marché est très tendu. Sur mon line-up, je prends entre sept et neuf documentaires par an contre 15 avant 2020. Tous mes collègues font pareil, même si beaucoup disent que tout va très bien, mais c’est faux. Cela va effectivement mieux, on sent une reprise d’activité, mais il faut être sur des gros auteurs, sur des sujets évidents et il faut se réinventer. Il y a beaucoup de films que je prenais il y a trois ans que je ne pourrai plus jamais prendre. C’est cela, la réalité.

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Qu’est-ce qu’un documentaire évident pour un vendeur ?
On peut prendre l’exemple de A Sudden Glimpse To Deeper Things de Mark Cousins qui est prêt et dont je viens d’annoncer l’arrivée sur mon line-up. C’est un documentariste qui est un réalisateur de cinéma, qui met d’accord tous les directeurs de grands festivals et qui amène un public certes très particulier, mais un public néanmoins. C’est un film en langue anglaise, c’est de l’art (le film est centré sur la peintre écossaise Wilhelmina Barns-Graham) et Tilda Swinton sera la narratrice. Pour la salle, il faut que les documentaires soient très spéciaux, alors que pour la télévision, il faut de l’Histoire, de la Seconde Guerre Mondiale, ce genre de choses, ou pour les cases Arts & Culture des documentaires comme Michel Gondry – Do It Yourself que j’ai commencé à vendre à Venise avec des deals qui ne se concrétisent que maintenant. Il n’y a quasiment que cela qui se vend. Tout le reste n’existe plus.

Quid des documentaires OVNI, qui sortent totalement des standards ?
Depuis 2014, le documentaire avait vraiment créé sa place en termes de commercialisation globale. Il y avait de plus en plus d’acheteurs, les plateformes s‘y intéressaient... La pandémie a mis une claque à tout cela et nous a fait retourner en arrière. Mais ce n’est pas définitif et on sent déjà que 2024 va aller dans le bon sens. En revanche, maintenant, c’est impossible de prendre des risques et d’aller vers des documentaires OVNI. Je me suis cassée la figure depuis trois ans avec ça, donc je vais actuellement vers ce qui me semble des évidences comme Ghosts of the Sea de Virginia Tangvald, un thriller, une histoire de famille incroyable.

Il faut aller vers des œuvres qui ne cantonnent pas le documentaire au champ du documentaire et qui aient leur place dans les festivals de catégorie A. Aujourd’hui, les acheteurs ne regardent que la catégorie A, donc Sundance, Berlin, Cannes, Toronto et Venise. Il y a heureusement quelques contre-exemples comme le documentaire sur James Bond, The Other Fellow, qui n’a fait aucun festival car c’est un pur film de marketing et sur lesquels les acheteurs se sont très vite positionnés. Mais il faut apporter sur un plateau du marketing aux acheteurs : s’il n’y en a pas et que le film est très personnel, on ne peut rien faire. En revanche, quand un sujet est fort, on peut être aussi original que l’on veut, cela augmente même les chances à l’exportation. Ceci étant, je pense et j’espère que les tendances actuelles du marché ne sont que sont temporaires et que les acheteurs recommenceront à s‘intéresser de plus en plus à ce qui sort un peu des sentiers battus. C’est mon souhait le plus cher.

Les plus grosses plateformes privilégient les documentaires "Crime Stories". Cela risque-t-il d’influer sur les goûts à venir du public ?
Malheureusement, oui. On lutte contre ça. Tous les vendeurs de documentaires proposent des programmes que nous pensons "intelligents" et qui essayent de montrer que le monde, le réel, la vie, ce ne sont pas seulement des arnaqueurs à la TVA ou des femmes de tueur en série.  On lutte contre des "Crime Series" d’une banalité affligeante, contre une forme très formatée. C’est bien d’en proposer, mais il faut qu’il y ait d’autres choses, et aujourd’hui, il n’y a plus ces autres choses.

Le marché des ventes aux festivals est-il une vraie alternative pour les vendeurs ?
Pas vraiment car les festivals sont de plus en plus ultra-auteurs, ultra-indépendants, ultra-expérimental, ce que je peux tout à fait comprendre et que je respecte parce qu’il veulent offrir une voie alternative face aux documentaires commerciaux. Mais c’est une voie extrême et nous, les vendeurs, nous retrouvons pris entre deux feux avec des festivals qui ne veulent pas nos films un peu trop marketing alors que les TV et les plateformes ne les trouvent pas assez commerciaux. J’exagère évidemment car j’ai des films qui tournent beaucoup en festivals mais ce sont de films très thématiques. En revanche, je pense que les festivals devraient réfléchir très sérieusement au jeune public et à quels documentaires lui proposer. Globalement, l’industrie a du mal à comprendre exactement où elle se positionner aujourd’hui. On devait se serrer les coudes, mais on ne le fait pas.

Au-delà de A Sudden Glimpse To Deeper Things et Ghosts of the Sea, quels sont les autres titres du line-up Reservoir Docs ?
Arriveront aussi en 2024 Eyes of the Soul [+lire aussi :
critique
bande-annonce
fiche film
]
de l’Espagnole Carlota Nelson et The Renaissance Prince de la Norvégienne Emily Louisa Millan Eide, deux films sur l’art avec des angles très originaux et très vendeurs en termes de marketing. Nous finalisons également A Hip Hop Minute du Belge Pascal Garnier qui verra entre autres LL Cool J participer à la promotion. Le tout sans oublier After The Evil de Tamara Erde qui explore la réflexion de la sociologue Gitta Sereny sur le mal et sur le compas moral.

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