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"En tant que distributeurs, notre objectif est de trouver des pépites et de leur donner de la visibilité"

Dossier industrie: Distribution, exploitation et streaming

Laurent Dutoit • Distributeur, Agora Films

par 

Le distributeur suisse nous parle des défis qui se présentent pour les gens de sa profession dans son pays

Laurent Dutoit • Distributeur, Agora Films

Pour notre entretien Distributeur du mois d’octobre, nous nous rendons en Suisse pour rencontrer Laurent Dutoit, le DG d’Agora Films. Nous avons évoqué les défis auxquels sont confrontés les distributeurs suisses.

Cineuropa : Pourriez-vous nous parler de la ligne éditoriale d’Agora Films et de la manière dont elle a évolué au fil des ans ?
Laurent Dutoit :
Agora Films a été fondée en 1999, ce qui représente plus de 25 ans d’activité. Nous sommes une des rares sociétés de distribution opérant en Suisse romande. La plupart des distributeurs se trouvant en Suisse alémanique, nous nous concentrons davantage sur les longs-métrages francophones. Nous nous occupons de fictions, de documentaires et de films d’animation, ce qui couvre un large spectre, mais notre axe principal reste le cinéma d’auteur européen. Nous sortons un à deux films suisses par an.

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En général, nous distribuons 12 à 15 titres par an, ce qui est modeste comparé à certains concurrents, qui en sortent 20 à 40. Nous sommes une petite société de distribution, avec moins d'1 % de parts de marché en Suisse, mais nous misons sur des films en lesquels nous croyons vraiment et que nous nous engageons à amener vers le public. Pour ce qui est de notre catalogue, nous ne vendons pas de films que nous n’adorons pas vraiment, même s’ils ont un potentiel commercial. Nous misons sur des œuvres qui nous émeuvent. Parfois, ce ne sont pas des films d’auteur purs et durs : il peut aussi s'agir de films mixtes qui s’adressent à un public plus large. Nous essayons de ne pas nous limiter à un seul type de films.

En plus de cette activité de distribution, nous exploitons aussi des salles, les principaux cinémas d’art et d’essai à Genève, ce qui nous fait trois cinémas pour un total de six écrans.

À quels stades acquérez-vous ces titres ?
C’est à peu près du 50-50 : presque la moitié des films de notre catalogue sont pré-achetés, donc pris au stade du scénario, parfois seulement sur lecture du scénario, ou avec un scénario plus un teaser et une bande promo. Les 50 % restants sont des films finis qui viennent à nous ou que nous repérons dans les festivals.

Pouvez-vous citer quelques titres phares de votre catalogue ?
Cette année, nous avons eu un très beau succès avec le film canadien Bergers de Sophie Deraspe, qui a attiré plus de 20 000 spectateurs dans les salles, ce qui est très correct pour la Suisse. Les films sur la nature ont tendance à séduire le public aussi bien urbain que rural. Parmi les titres moins récents, nous avons une Palme d’or, Titane de Julia Ducournau, ainsi que Le Fils de Saul de László Nemes qui a eu l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, et qui est à mes yeux un des meilleurs titres de notre catalogue bien que le lancer dans les salles n'ait pas été facile, car beaucoup de gens ne voulaient pas se confronter à cette histoire, et il n’a pas très bien fonctionné.

Pourriez-vous évoquer certains des défis auxquels les distributeurs suisses sont confrontés ?
La Suisse est un pays relativement petit, avec quelque neuf millions d’habitants et trois langues. Cela signifie qu'en tant que distributeur, si nous sortons un film sur l’ensemble du territoire, il nous faut trois sorties différentes, généralement calées sur celles de la France, de l’Allemagne et de l’Italie. Nous pouvons tirer des enseignements de la première partie du pays à lancer le film : reproduire ce qui a fonctionné et éviter ce qui n'a pas abouti dans la deuxième partie.

Nos grands pays voisins ont tendance à acheter aussi les droits pour la Suisse. C’est le cas de l’Allemagne, par exemple, qui acquiert souvent les droits pour l’Autriche et a parfois tendance à acheter aussi les droits pour la Suisse. La conséquence que cela peut avoir, c'est que certains films sont achetés par un distributeur allemand mais ne sortent jamais en Suisse, faute d’intérêt à ne conclure qu’un accord de sous-distribution avec l’Allemagne. C'est donc l'étape de l'achat des droits qui peut être compliquée.

Vous avez évoqué les pays voisins. Y a-t-il des choses délicates à gérer au niveau des dates de sortie ?
Dans nos contrats, nous avons des clauses d’embargo sur les dates de sortie. Pour les films français, par exemple, nous ne pouvons généralement pas les sortir avant la France. Parfois, nous avons aussi des embargos avec l’Allemagne et l’Italie. Nous essayons de les éviter dans les contrats – ou alors, si nécessaire, nous pouvons dire : "OK, si vous n’avez pas vendu le film à l’Allemagne, nous n’allons pas attendre trois ans, le temps que ce soit fait, pour sortir le film ; ou alors si vous l’avez vendu mais que le distributeur ne souhaite pas le sortir, nous devons avoir la possibilité de le faire". On peut toujours discuter avec un agent de ventes. Nous savons que le fait qu’un film sorte en Suisse n’aura pas nécessairement un impact sur les marchés allemand, italien ou français.

Les festivals constituent-ils toujours un tremplin pour les films ?

9000 films environ sont produits chaque année dans le monde, dont 2500 en Europe. Dans des pays comme la Suisse, les films qui arrivent à l'affiche chaque année sont autour de 450 et nous, en tant que distributeur, nous en sortons 12 à 15 par an. Nous sommes toujours à la recherche de bons films et nous essayons de trouver un public qui puisse les apprécier. L’un des principaux problèmes que nous avons aujourd’hui avec les festivals, c’est qu’ils sélectionnent des films de plus en plus de niche qui ne séduisent pas forcément beaucoup de spectateurs. En tant que distributeurs, notre objectif est de dénicher des pépites et de leur donner de la visibilité. Nous faisons tout notre possible pour aller chercher le public et le mettre en relation avec le film, mais certains titres sont tout simplement trop difficiles à amener vers leur public.

Aujourd’hui, d’après ce que je vois, pour les films suisses et la plupart des films européens, l’étape des festivals marque souvent la fin de l’histoire. Les producteurs et les organismes publics qui financent les films sont contents que leur film soit sélectionné, mais ensuite, ils se soucient moins de sa visibilité auprès d’un public plus large. Évidemment, c’est formidable d’avoir un film projeté en festival, mais les festivals touchent généralement quelques centaines ou quelques milliers de personnes, pas plus. Si le reste du public ne voit pas le film en dehors du festival, c’est une déception, car ce n’est pas pour cela que ces films ont été faits. Je pense qu’un festival doit offrir de la visibilité aux films difficiles auprès d’un public cinéphile qui fréquente ce festival, mais qu'il doit aussi servir de tremplin à des films (d’auteur) plus importants et à des sorties plus larges.

Je pense que Cannes et Venise font partie des rares festivals encore capables d’influencer la sortie d’un film, quoique beaucoup moins qu'avant dans le cas de Berlin. Par exemple, cette année à Cannes, après avoir vu tous les titres de la compétition, il était clair pour moi que la plupart des films étaient trop exigeants pour que des publics plus larges s’y retrouvent. Ils étaient tout simplement moins accessibles. L’an dernier, six films de la compétition ont dépassé les 500 000 entrées en France, ce qui est considérable. Cette année, Sirāt d'Óliver Laxe a de bonnes chances de fonctionner et d'attirer les spectateurs, ainsi peut-être que le film français Dossier 137 de Dominik Moll. Les autres films qui ne sont pas encore sortis ne me semblent pas en mesure d’atteindre ces chiffres. C’est compliqué pour l’écosystème quand nous n’avons pas de gros films d’auteur, car nous en avons besoin : non seulement pour les cinémas, mais aussi pour attirer le public vers d’autres films d’auteur plus petits. Quand les spectateurs voient un film qu’ils aiment, ils regardent les bandes-annonces d’autres œuvres et reviennent. C’est un cycle, et il faut quelques grands titres d’auteur pour l’alimenter.

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(Traduit de l'anglais)

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