"Les productions des indépendants contribuent à entretenir le dialogue et la compréhension de notre société"
Dossier industrie: Tendance du marché
Synnøve Hørsdal • Productrice, Maipo Film
par Fabien Lemercier
La productrice norvégienne nous éclaire sur la conjoncture pour les indépendants opérant dans le champ de la série, sur sa vision de son métier et sur les valeurs à défendre à l’avenir

Membre du jury du Panorama International de la 9e édition lilloise du Séries Mania, la productrice norvégienne Synnøve Hørsdal qui dirige Maipo Film compte notamment à son actif les séries à succès State of Happiness (2018), The Fortress (2023), Dates in Real Life (2024) et A Better Man (2025).
Cineuropa : Quelles sont les tendances actuelles pour l’industrie de la série en Europe ?
Synnøve Hørsdal : Globalement, tout le monde recherche davantage de sécurité, à cause de la décroissance du secteur. Tout le monde évite de prendre des risques, donc on se retrouve plus que jamais avec des contenus déjà vus, des IP très connues, des séries ayant déjà prouvé leur efficacité. Évidemment, ce n’est pas très favorable à l’innovation. Mais comme je suis optimiste, je pense que c’est une phase qui finira par s’inverser.
Quid du financement dans ce nouveau paysage ?
Tout prend plus de temps. Quand le secteur était en pleine expansion, tout le monde avait besoin de plus de contenus qu’il n’y en avait, alors qu’aujourd’hui, il y a plus de contenus qu’il n’en faut. Si vous parvenez à convaincre un premier diffuseur ou un streamer de vous suivre, le projet finit par aboutir, mais cela prend beaucoup de temps. Venant du cinéma, je suis très habituée aux coproductions, à assembler de petits éléments et, venant d’un petit territoire, c'est au cœur de ma façon d'envisager la mise en place de nos projets, mais cela prend aussi du temps. Et même les financements publics prennent plus de temps que jamais.
Quand vous développez vos séries, visez-vous un public d’abord local et plus si affinités, ou réfléchissez-vous d’emblée à une audience internationale ?
Nous essayons d’avoir un attrait international car les histoires que nous racontons se situent dans le haut de gamme des séries dramatiques norvégiennes. Comme ces projets sont généralement un peu plus coûteux, ils doivent être capable d’attirer des financements internationaux. Mais nous n'avons cependant jamais produit de séries du type "Nordic Noir" qui ouvrent un accès plus facile à l'Allemagne. Nous produisons plutôt des drames avec une touche d’action ou de suspense, et qui abordent davantage certains aspects sociétaux. C’est plus difficile, mais comme nous sommes présents sur le marché international depuis un certain temps, nous savons comment nous y prendre pour trouver les bons partenaires. Et pour toutes nos productions TV, nous avons recouru aux "tax shelter" internationaux.
Que va changer la toute nouvelle Convention du Conseil de l'Europe sur la coproduction de séries (news) ?
Pour certains pays, il est très important d’obtenir un financement public et cela va inciter les pays signataires à se concentrer sur le financement public des séries. À l’heure actuelle, nous avons vraiment besoin des productions réalisées par des producteurs indépendants afin d’éviter de tomber dans une narration grand public qui ne heurte ni n’offense personne, mais qui risque de ne divertir que peu de monde. Si nous voulons continuer à explorer notre société, ainsi que l’essence même de l’Europe, nous avons vraiment besoin des producteurs indépendants et de leurs productions. À cet égard, cette convention envoie un signal fort.
Où en est l’alliance The Creatives à laquelle vous appartenez avec huit autres sociétés de production indépendantes, principalement européennes ?
Nous nous sommes rapprochés en 2021 pour voir si nous pouvions encore rester indépendants car tout le monde se faisait racheter par de grands groupes. Cela fait cinq ans que nous nous retrouvons en zoom pendant une heure tous les lundis. Nous travaillons très bien ensemble et nous allons très bientôt essayer de nous engager davantage, en nous impliquant dans chacune des autres sociétés, tout en restant dans nos pays respectifs et des structures distinctes.
Cela nous aide à rester indépendants. Car nous croyons fermement en l'importance du producteur indépendant. Je ne sais pas si je peux aller jusqu’à dire que les producteurs indépendants sont menacés, mais ce titre de producteur, que signifie-t-il ? Sur les génériques, il y a maintenant jusqu'à 15 producteurs : tout le monde obtient ou revendique ce titre, même les diffuseurs alors qu’ils font assurément un métier complètement différent du nôtre. Il faut faire savoir ce qu’il en est en réalité, qui sont ceux qui produisent et qui créent vraiment les contenus originaux. Je pense les producteurs son allés trop loin car ils avaient besoin de financements et ils ont distribué en échange trop facilement le titre de producteur.
Le soutien du Programme MEDIA est-il crucial ?
Il est essentiel pour nous. Il nous aurait été très difficile de rester indépendant sans ce soutien, notamment pour le développement des projets. Cela nous donne une marge de manœuvre. Car trouver le bon projet et la bonne manière de raconter une histoire avec une équipe créative prend du temps. Et c’est d’autant plus important pour nous car la Norvège est un petit pays. Sans ces aides, nous n’aurions pas pu produire des séries ambitieuses ayant une vraie "production value".
Êtes-vous inquiète pour le futur programme Agora EU ?
Heureusement, j'ai la chance de ne pas être guidée par la peur. Quand j’étais jeune, j’étais sûre qu’il allait de soi qu’il y aurait davantage de démocraties, de droits de l’homme, d’égalité entre les sexes ou d’égalité en général. Et, tout d’un coup, nous assistons à un recul des démocraties. Et nous savons à quel point tout cela est fragile en Europe, nous qui pensions vivre dans un monde occidental sûr. Mais nous appartenons à une grande famille qui partage les mêmes valeurs, des valeurs qui sont menacées. Les productions des indépendants contribuent à entretenir le dialogue et la compréhension de notre société. Les Européens ne peuvent pas se contenter de se rendre compte qu'ils doivent disposer d'une force militaire. Car à quoi sert l'armée s’il n'y a pas de culture à défendre ?
Quels sont les projets actuels de Maipo Film ?
Nous en avons quelques-uns en développement et à des stades avancés, en particulier avec la chaîne publique norvégienne NRK, mais il est encore un peu tôt pour en parler. L'un d'eux sera financé principalement au niveau local, mais je crois qu'il a un fort potentiel international. Il concernera beaucoup l'état actuel du monde. J'aime travailler sur les grands enjeux vus sous un angle modeste comme dans notre série State of Happiness qui montre comment la société norvégienne et le monde occidental ont changé avec la forte croissance de la richesse générale. Avec ce nouveau projet, nous menons une réflexion similaire sur la criminalité, sur son impact sur la société et sur la manière dont ces phénomènes se manifestent, là encore, à une petite échelle.
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