email print share on Facebook share on Twitter share on reddit pin on Pinterest

CANNES 2019 Compétition

Mati Diop • Réalisatrice de Atlantique

"Mon cinéma est irrigué par l’absence de frontières"

par 

- CANNES 2019 : La cinéaste française Mati Diop nous parle de son premier long métrage, Atlantique, dévoilé en compétition à Cannes

Mati Diop • Réalisatrice de Atlantique

Film audacieux et très singulier découvert en compétition au 72e Festival de Cannes, Atlantique [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Mati Diop
fiche film
]
, tourné à Dakar, est le premier long métrage de Mati Diop

Cineuropa : Atlantique brasse beaucoup de thèmes. Quelle était l’idée initiale ?
Mati Diop :
Cela a commencé par un court métrage que j’ai fait en 2009 et qui mettait en scène un jeune homme racontant à ses deux meilleurs amis son voyage en mer des côtes sénégalaises jusqu’en Espagne d’où il avait été rapatrié à peine arrivé et où il voulait se rendre pour trouver un travail et gagner sa vie. J’avais alors juste envie d’enregistrer son récit car à l’époque, la manière dont les médias relataient le sujet de l’immigration clandestine, je la trouvais réductrice et mensongère : la dimension humaine, individuelle, de ses personnes était complètement trahie. Comme j’avais d’un côté le point de vue des médias en France et qu’au Sénégal, j’avais un rapport à cette situation proche car je passais beaucoup de temps avec mon cousin qui avait vingt ans et avec ses amis. Parmi eux, beaucoup voulaient partir. J’ai beaucoup discuté avec eux et j’ai donc eu une place, un endroit d’écoute qui m’a permis d’approcher d’assez près ces questions. Au cours de ces discussions, de ces témoignages que j’ai recueillis et enregistrés, j’ai entendu des choses qui m’ont beaucoup marquée. C’était une période très chargée : la plupart des garçons que je rencontrais étaient tellement obsédés par l’idée d’aller en Espagne, de ne surtout plus être au Sénégal, d’en disparaître, que j’avais l’impression qu’ils n’étaient même plus là, déjà ailleurs, partis. Et comme il y avait énormément de disparitions en mer, j’ai commencé à regarder l’océan différemment. En gros, j’ai commencé à regarder Dakar comme une ville fantôme et c’était comme si l’océan lui-même aspirait ces garçons. C’est un délire, mais c’est mon délire de cinéaste. J’ai une manière d’interpréter les choses d’un certain angle pour en restituer une forme de vérité.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

D’où l’injection dans le film  de la dimension fantastique ?
C’est à la fois la manière dont j’ai perçu les choses, et le fait qu’en Afrique, en tout cas au Sénégal, il n’y a pas de frontières entre le visible et l’invisible, le réel et l’irréel. Quelque part, mon cinéma est irrigué par l’absence de frontières. Entre documentaire et la fiction, le visible et l’invisible, je ne regarde pas moi non plus les choses de cette manière. Je suis peut-être influencée par la culture sénégalaise, africaine, mais comme je suis aussi cinéphile, je sais qu’il y a des codes qui appartiennent au genre fantastique. Dans mon film, je m’en sers, mais le fantastique ne vient pas de l’extérieur, de se dire tout d’un coup, tiens, le genre existe, donc je rentre dans cette tradition et je l’utilise pour raconter. C’est davantage le fait que le fantastique est inhérent à la réalité en Afrique.

Au-delà des ces garçons qui disparaissent et réapparaissent très étrangement, le film est surtout un portait de jeune femme.
C’est la question des disparus en mer à travers le point de vue et l’expérience des femmes qui restent derrière eux. Mais l’idée n’était pas de raconter des femmes vivant juste en négatif de l’attente de l’être aimé, en négatif des hommes. Il fallait faire très attention à ça. Je voulais essayer de parler des conséquences intimes sur cette jeune fille, comment cela la modifie en tant que personne, comme cela modifie son environnement, son rapport au monde, son rapport au temps, aux émotions. Filmer sa vie, ses amies, son entourage, celles qui sont pour qu’elle se marie, celles qui l’aident au contraire à choisir sa vie. C’était vraiment filmer la métamorphose d’une jeune fille marquée par la perte de l’être aimé, mais la disparition de son amour la réveille aussi à une dimension d’elle-même jusqu’ici un peu éteinte, endormie. C’est aussi une manière de donner du sens à la disparition de ces garçons, comme si j’avais refusé que leur disparition en mer marque une fin : c’est une façon de les faire exister à travers ces filles.

Quelles étaient vos intentions principales en matière de mise en scène ?
J’associe le cinéma fantastique à une esthétique assez léchée et très minutieuse, une composition du cadre et une chorégraphie vraiment millimétrées. Mais c’est quelque chose qui ne correspond pas du tout à ma personnalité et pas non plus au côté chaotique et très vivant de l’Afrique. Du coup, l’enjeu était d’être dans un récit et une structure très rigoureux, mais de trouver un équilibre avec le chaos.

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Lire aussi