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TORONTO 2019 TIFF Docs

Karim Sayad • Réalisateur de Mon cousin anglais

"Il y a clairement un truc personnel dans mes films"

par 

- Le réalisateur suisse et algérien Karim Sayad nous parle de son dernier film Mon cousin anglais, projeté dans la section TIFF Docs au Festival de Toronto

Karim Sayad  • Réalisateur de Mon cousin anglais

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, dernier film de Karim Sayad, nous parle de l’exil mais aussi du sentiment de perte, de la solitude qui envahit le quotidien de ces gens souvent invisibles ayant quitté leur pays à la recherche d’un nouvel eldorado. Le réalisateur filme l’intimité brisée de son cousin avec respect et courage, à la recherche de ces moments quotidiens en apparence anodins qui deviennent, à travers le cinéma, poésie. Lors de sa première au Festival de Toronto dans la section TIFF Docs, Karim Sayad nous parle avec sincérité d’un film qui l’a aidé à se rapprocher de sa famille mais aussi de son histoire personnelle.

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Cineuropa : Où nait l’idée de votre film ? Comment avez-vous travaillé avec votre cousin pour obtenir cette atmosphère intime et naturelle qui imprègne toutes les scènes ?
Karim Sayad : Le film nait de tout ce qui se passe en ce moment, des questions liées à la migration. Il y a deux représentations un peu caricaturales des migrants dans la presse et dans certains films : soit des méchants qui viennent nous envahir, soit des pauvres qu’on doit aider.

Il y a vingt ans mon cousin est arrivé en Angleterre. J’allais le voir à Londres, il était sans papiers, un migrant qu’on appelle "économique". Il y a trois ans, quand il m’a dit qu’il voulait rentrer en Algérie pour se marier, j’ai pensé que j’avais enfin une trame dramaturgique pour mon film. Je pouvais raconter l’histoire d’un exilé qui veut rentrer.

Mon ambition était celle de donner une représentation différente, plus complexe des migrants. En plus de ça, au niveau de la réalisation et au contraire de ce que j’ai fait dans mes films précédents, je voulais m’attaquer à l’intimité de personnages qui viennent du même milieu social. Je voulais pour une fois traiter de l’intime, filmer des gens à la maison, être plus près d’eux. Je ne voyais pas d’autres moyens que la famille pour pouvoir filmer cette intimité. J’ai donc décidé de parler de mon cousin dont je suis très proche et qui m’a laissé filmer sa crise de la quarantaine.

Parfois c’était compliqué parce qu’il ne se rendait pas forcement compte de ce que ça représente de faire un film. C’était à moi de respecter son intimité et de ne pas aller trop loin dans l’intrusion. Ce n’étais pas facile tous les jours mais je pense qu’à la fin, je suis arrivé à retranscrire quelque chose de sa vie, quelque chose de l’exil. Filmer l’intime c’était aussi un défi personnel parce que du coup je ne pouvais pas utiliser la même recette que sur mes autres films.

Le paradoxe plus grand est que mon cousin a été longtemps clandestin. Pendant toute sa vie il a essayé de ne pas se faire remarquer et maintenant il se retrouve sous les projecteurs.

Dans votre deuxième film, vous examinez à nouveau le concept de "masculinité". Selon vous, est-ce facile pour un homme de satisfaire aux exigences d’une société contemporaine toujours plus vouée à la performance ?
Cette question est très intéressante. Mon cousin anglais est mon troisième film mais je reviens souvent sur les mêmes personnages, à savoir des hommes algériens des quartiers populaires. J’ai en quelque sorte créé une trilogie sans l’avoir planifié en amont. En y réfléchissant, je crois que ce choix est un peu inconscient.

Ce que je voulais c’était plutôt explorer mon "négatif", mon "contraire". Je suis né en Suisse et quand j’étais en Algérie avec mes cousins, je me disais : si j’étais né ici qu’est-ce que je ferais ? Le fait de faire ce film, c’était une façon de m’interroger là-dessus et de me confronter d’une certaine façon à mes privilèges. Forcément, j’imagine que la question de la masculinité arrive là-dedans, dans cette rencontre, dans ce besoin de me confronter à mon propre reflet, à ces gens qui sont nés de l’autre côté de la mer.

En Algérie, les hommes ressentent la pression de la famille, ils doivent se montrer forts. Chez moi, j’ai souvent été confronté à une image stéréotypée du jeune arabe, un peu voyou, salaud avec les filles, hyper misogyne. En fréquentant ces hommes de près, je me suis rendu compte qu’ils subissent beaucoup le poids des injonctions sociales. Ce sont des gens qui n’ont pas eu les moyens de rencontrer d’autres gens, de voir d’autres choses. Personnellement, et sans non plus vouloir les excuser, je crois qu’ils n’ont pas d’armes pour lutter contre ça, ils sont un peu en survie et cherchent à faire au mieux par rapport à ce que la société attend d’eux. Mes films me permettent de m’interroger sur cette thématique, de montrer que ce n’est pas dans leur essence d’être des salopards, c’est plutôt leur condition socio-économique et politique qui les enferme dans ce cadre. Je crois qu’il s’agit souvent d’un croisement entre des questions de genre et des questions coloniales : quelle vision a-t-on en Occident de l’homme ou de la femme arabe. Les films nous permettent de dialoguer, de débattre sur ces sujets. Pour ce qui est de l’histoire de mon cousin, c’était compliqué de ne pas tomber dans les clichés. L’histoire du mariage annulé m’a aidé à faire comprendre aux spectateurs qu’il subit une forte pression sociale, qu’il a envie de faire partie du groupe tout en se sentant aliéné.

Jusque-là vous avez toujours tourné des films en Algérie ou qui parlent du peuple algérien. Est-ce une façon de raconter aussi votre propre histoire personnelle ?
Je n’aurais pas fait de cinéma s’il n’y avait pas l’Algérie, et je n’aurais jamais fait de film si j’étais pas né là-bas. Il y a clairement un truc personnel dans mes films. En Algérie, Il y a évidemment un univers personnel et social qui me passionne.

Avec Mon cousin anglais, je suis arrivé au bout d’une espèce de démarche qui n’était pourtant pas intentionnelle. Ce dernier film est une espèce d’aboutissement parce que j’ai eu le courage, la force et l’expérience nécessaire pour m’attaquer à ma famille, pour prendre position par rapport à qui je suis. Quand je discute avec mon cousin, on comprend mieux les liens qui nous unissent. J’apparais peu dans le film mais on comprend que je ne suis pas né en Algérie. On m’a souvent dit : comment ça se fait que tu ne sois pas né en Algérie et que tu parles de ce pays ?

Pour mon dernier film, je me dévoile davantage, j’arrive à filmer l’intimité familiale, chose que je n’étais pas prêt à faire avant. Au début, il y a toujours un sujet qui m’intéresse, les questions stylistiques viennent par la suite. C’est le sujet qui doit à mon avis imposer la forme. J’aimerais aller encore plus loin dans le "réalisme" du documentaire, mais aussi fictionnaliser davantage, un peu comme dans les films de Basil Da Cunha. Il a une démarche qui m’intéresse beaucoup. Il a une façon de travailler qui me passionne, je le trouve très inspirant.

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