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SAN SEBASTIAN 2019 New Directors

Delphine Lehericey • Réalisatrice de Le Milieu de l’Horizon

“Les questions que posent le film en 1976 font écho à celles que se posent encore les femmes aujourd’hui”

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- Rencontre avec Delphine Lehericey, à l’occasion de la présentation en avant-première mondiale de son nouveau film, Le Milieu de l’Horizon, dans la section New Directors à San Sebastian

Delphine Lehericey • Réalisatrice de Le Milieu de l’Horizon

Après Puppy Love [+lire aussi :
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et le documentaire Une Cheffe et son étoile, la cinéaste suisse installée en Belgique Delphine Lehericey revient avec Le Milieu de l’horizon [+lire aussi :
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interview : Delphine Lehericey
fiche film
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, le récit intemporel d’un été de canicule où les corps et les esprits s’émancipent. On y suit le parcours initiatique du jeune Gus, 13 ans, qui voit le monde de son père agriculteur s’écrouler sous ses yeux, alors que les femmes de sa vie (sa mère, sa soeur, son amie) prennent leur destin en main. Rencontre avec elle à l’occasion de la présentation en avant-première mondiale du film dans la section New Directors au 67e Festival de San Sebastian.

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Cineuropa : Quelles sont les origines du projet ?
Delphine Lehericey :
Box Productions, qui avait acheté les droits du livre de Roland Buti, a fait un casting de cinéastes, et j’ai été choisie. Quand j’ai lu le scénario, j’ai été bouleversée. Je sortais d’une période où j’avais quitté le père de mon fils pour me mettre en couple avec une femme. Je n’avais pas écrit cette histoire, mais j’aurais pu.

Le film surprend en abordant de façon presque charnelle la ruralité et l’agriculture, à une période charnière où celles-ci sont déshumanisées par la course au profit.
C’est aussi ce qui m’a attiré avec ce film, revenir à la base. La Terre. Etre face à la vie ou à la mort. Ne pas faire encore un autre film de discussions dans des salons ou des cafés. Etre face à des gens qui perdent tout, d’autres qui cuisinent, qui cultivent. Je ne viens pas de là, et je ne voulais pas trahir cette beauté-là. C’était très fort de se retrouver avec un scénario qui raconte ce moment où on a voulu rendre ça inhumain et moins noble dans les années 70. Gagnons de l’argent, et achetons des milliers de poulets, tant pis pour la façon dont on les traite. C’est pour ça aussi que le film a cet aspect classique. Filmer la nature, ça remet les choses en perspective.

On sent littéralement la chaleur à l’écran, comment avez-vous travaillé sur l’image et la lumière ?
On a adopté une approche assez radicale. La rencontre avec Christophe Beaucarne, mon chef opérateur, a été magnifique et déterminante. Il m’a beaucoup soutenue pour convaincre les producteurs de nous laisser tourner en 35mm, on avait très envie que l’image ait une facture ancienne sans qu’on ait à la trafiquer.

On a aussi réussi à les convaincre d’attendre le soleil, malgré la météo pour le moins capricieuse, alors qu’on tournait en Macédoine, espérant y trouver la canicule. On a peu éclairé, et travaillé de manière assez brute. Presque comme si on avait tourné dans les années 70.

Qui est Gus, le héros du film ?
C’est un jeune garçon qui est à un âge fascinant, encore un peu dans l’enfance, avec déjà un pied dans l’adolescence. En un mois et demi d’été, il va grandir d’un seul coup. Il est plus rêveur qu’agriculteur. Les conditions dans lesquelles il vit ne le satisfont pas, mais son destin fait qu’il doit s’y soumettre, et la colère monte.

D’autant que Gus est entouré de femmes fortes, en pleine rébellion ou émancipation. C’était important de porter un regard de femme, un female gaze sur cet amour naissant et ces révolutions féminines ?
Ce sont des questions que je me pose beaucoup. On est à un moment de l’histoire des hommes et des femmes très important. C’est dommage que l’on soit toujours mis en opposition, on devrait reparler de #metoo dans une forme de solidarité. Le male gaze et le female gaze, c’est quelque chose que je ressens depuis toujours en fait, depuis que je regarde des films ou que je lis des livres. On a toutes découvert l’art, le cinéma, la littérature, via des oeuvres d’hommes, essentiellement. Se rendre compte soudain qu’il y a aussi des oeuvres de femmes, et qu’elles sont différentes, c’est un choc, politique et esthétique. Le travail à faire aujourd’hui c’est de déconstruire ça, de le théoriser.

J’ai beaucoup réfléchi à la façon dont j’allais filmer Laetitia Casta par rapport à ça. C’est une icône féminine et sensuelle. Je voulais une actrice populaire, qui pouvait embarquer le spectateur avec elle alors qu’elle quitte sa famille. C’est déjà une façon de la regarder différemment. On n’a pas la même vision d’une femme qui tombe amoureuse d’une autre femme quand on est un homme ou quand on est une femme. On ne regarde pas aux mêmes endroits. Il y a une scène de basculement, où l’enfant regarde sa mère embrasser Cécile. Il ne fallait être ni dans la beauté, ni dans l’érotisme, mais dans le bouleversement.

Il y a évidemment des hommes qui ont une sensibilité bienveillante et gracieuse, qui filment les femmes avec respect et intégrité. Le female gaze, je dirais que c’est aussi l’endroit où l’on se situe soi, c’est mettre cette réflexion sur le regard porté sur les femmes au service d’une histoire, pour qu’elle soit un peu plus complexe qu’elle n’en a l’air. Avec le film, on raconte aussi un peu une époque. Ca se passe dans les 70s, mais les questions qui se posent font tellement écho à celles que l’on peut se poser aujourd’hui en tant que femme. Les hommes aussi s’interrogent: ne serais-je pas en train de subir moi aussi cette forme de patriarcat? Moi-même en 2016, j’ai traversé des choses très violentes par rapport aux choix que j’ai faits… Mais faire ces choix en 1976, quel courage !

Les hommes du film subissent les rôles dans lesquelles on les a mis. Ce sont des injonctions sociétales, on commence à en avoir conscience aujourd’hui, et c’est très important de les re-raconter et de les retraverser. Cette question des désirs, qui bougent avec l’époque et la maturité, ça raconte aussi ça le film. Tous ces bouleversements, en plus de la chaleur, de la mort, de la fin de l’agriculture. Ce sont aussi nos idéaux et nos morales qui explosent.

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