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VISIONS DU RÉEL 2020

Lina Soualem •​​ Réalisatrice de Leur Algérie

"J’avais besoin de briser ce silence"

par 

- Lina Soualem, parle de son premier long métrage, le documentaire Leur Algérie, dévoilé et apprécié au festival Visions du Réel

Lina Soualem  •​​ Réalisatrice de Leur Algérie

Fille des comédiens Hiam Abbass et Zinedine Soualem, et déjà remarquée comme actrice (notamment dans Tu mérites un amour [+lire aussi :
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et dans À mon âge, je me cache encore pour fumer [+lire aussi :
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), Lina Soualem est passée derrière la caméra pour son premier long métrage, Leur Algérie [+lire aussi :
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interview : Lina Soualem
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, découvert au 51e festival Visions du Réel. Un documentaire intime, délicat et tendre sur ses grands-parents et sur l’identité des Algériens immigrés en France après la Seconde Guerre mondiale.

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Cineuropa : Pourquoi passer à la réalisation et pourquoi sur ce sujet en particulier ?
Lina Soualem
 : Je ne suis pas sûre d’être comédienne avant d’être réalisatrice parce que le premier film dans lequel j’ai joué (Héritage [+lire aussi :
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interview : Hiam Abbas
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), c’était ma mère qui le réalisait, donc je suis un peu tombée dedans. Surtout, au départ, je ne voulais pas faire de cinéma. Je faisais des études d’histoire et de sciences politiques. Dans ce cadre, j’ai fait un stage dans un festival de cinéma des droits de l’homme et c’est là que j’ai découvert le documentaire, ce qui m’a permis de trouver ma propre voie dans le cinéma.

J’ai toujours été fascinée par l’histoire de mes grands-parents parce qu’elle était passée sous silence et parce qu’ils ne nous l’avaient pas transmise. Je me demandais ce qui se cachait derrière ce silence. Mais il y a aussi un lien avec mes études à travers lesquelles j’ai découvert l’histoire de l’Algérie, de la colonisation, de l’immigration. Je me suis rendue compte que je la connaissais officiellement, à travers des livres d’Histoire, mais pas du tout dans le cadre intime et familial. Il y avait donc un énorme décalage entre ce que j’apprenais et ma propre histoire et celle de mes grands-parents. C’est surtout quand j’ai voyagé en Algérie pour la première fois, dans le cadre de mon cursus universitaire, que j’ai pris conscience d’un malaise personnel : j’étais dans le pays de mes grands-parents, je savais plus ou moins de quelle région ils venaient, mais je ne savais rien de la façon dont leur histoire personnelle s’était ancrée dans cette grande Histoire.

Comment et jusqu’où pensiez-vous pouvoir explorer le passé de vos grands-parents ?
Je ne pensais pas forcément arriver à les filmer. C’est au moment où ils se sont séparés que je me suis dit que c’était maintenant ou jamais et qu’il fallait absolument que je les filme : leur séparation annonçait une sorte de fin pour moi et j’avais peur qu’ils ne disparaissent sans que je puisse connaître leur histoire. J’avais besoin de briser ce silence et cette séparation faisait remonter beaucoup de questions à la surface : non seulement je ne comprenais pas pourquoi ils se séparaient, mais je me rendais aussi compte que je ne savais rien sur ce qu’ils avaient vécu entre eux, de manière intime et de manière générale comment ils avaient vécu leur vie d’exil.

Quand j’ai commencé, je pensais que ce serait surtout ma grand-mère que j’allais filmer. Je l’avais toujours vue comme une femme très forte qui, malgré tout ce qu’elle a vécu, a un désir de vie très fort l’aidant à passer toutes les étapes, ce qui allégeait tout le tragique de la réalité de ce qu’elle a pu vivre. Mais en la filmant, automatiquement, mon grand-père était là, à la fois dans les souvenirs, mais surtout aussi physiquement, juste en face. Donc je l’ai filmé lui aussi. Cela s’est fait un peu dans l’improvisation, sans scénario préalable et c’est petit à petit que le film s’est construit.

Quand avez-vous décidé d’être vous-même un des personnages du film ?
Je me suis vite rendue compte que mes questions seraient obligatoirement dans le film parce que mes grands-parents ne parlent pas facilement, ne savent pas forcément exprimer ce qu’ils ressentent : c’est dans l’échange que les choses passent. Au début, je voulais me concentrer sur eux et diminuer ma présence, mais au montage, en travaillant sur la structure narrative, j’ai pris conscience que ce film n’était pas seulement sur eux, mais sur nous, sur moi, sur mon père, sur la transmission. Nous étions tous finalement aussi important les uns que les autres comme personnages. J’ai donc beaucoup plus accepté la présence de ma voix et j’ai construit le film comme ça : ma voix est le fil conducteur, ma recherche et mes questions font avancer le film et surtout en toute dernière étape, j’ai inséré des dialogues en off avec mon père qui n’étaient pas du tout envisagés au début. Cela s’est fait progressivement.

Que saviez-vous de cette génération d’immigrés économiques algériens en France qui s’était retrouvée ensuite bloquée dans l’Hexagone par la guerre d’Algérie ?
J’ai tout découvert en cours de route. D’abord à travers mon père car mon grand-père ne voulait pas parler de la guerre d’Algérie. Je ne pensais pas à mon père comme personnage du film, mais il était très important dans cette question de transmission. C’est en le filmant avec ma grand-mère et en l’entendant parler du mythe du retour que j’ai commencé à comprendre dans quelle atmosphère il avait grandi. Il y a beaucoup de choses que j’ai comprises en tissant cette histoire avec des réponses venant par bribes.

Vous avez aussi utilisé un extrait du documentaire La Guerre d’Algérie de Yves Courrière et Philippe Monier (1972).
C’était pour pouvoir parler de l’Algérie et du contexte politique avec mes grands-parents et les replacer dans cette histoire, tout particulièrement avec le massacre de Sétif en 1945, car ils étaient encore en Algérie et ils vivaient à 20 kilomètres de là. Montrer ces images à ma grand-mère, c’était une manière de réactiver un peu sa mémoire.

Le film fait aussi une sorte de portait de la ville de Thiers.
Avec ces usines abandonnées, son Creux de l’Enfer. Ce sont aussi des choses que j’ai découvertes en tournant. Par exemple, même si ce n’est pas dans le film, que Georges Sand avait écrit à Thiers La Ville noire, le premier roman ouvrier. Ce n’est pas pour rien que tous les Algériens et les Français qui ont travaillé dans les forges et la coutellerie ont été si fortement impactés. Je me suis emparé de cet imaginaire en le réadaptant au contexte de mon histoire. A travers le musée de la coutellerie par exemple, j’ai remis mon grand-père au milieu de cette histoire car on ne parle pas de tous ces Algériens qui ont travaillé dans ces usines et qui ont été marqués par cette industrie.

Leur Algérie est un documentaire entre le rire et les larmes. Comment avez-vous réussi à trouver cet équilibre ?
Cela n’a pas été réfléchi consciemment. J’ai toujours vu mes grands-parents comme des personnes drôles et tragiques en même temps. Je m’étais toujours demandée comment mon père était devenu mime alors qu’il sort de ce milieu ouvrier, mais je l’ai vite compris. Car s’il y a quelque chose de tragique dans leur parcours de vie, il y a aussi quelque chose de très drôle dans leurs interactions : ma grand-mère a beaucoup d’humour et mon grand-père de l’humour involontaire. Mais derrière ces rires, il y avait toujours un silence, comme s’ils se cachaient des vérités au fond d’eux-mêmes et c’est seulement à travers les anecdotes ou les instants plus légers qu’on interagissait, comme pour éviter de parler de choses plus douloureuses.

Quel sera votre prochain film ?
Je réfléchis à un projet un peu dans la même thématique de la transmission, mais du côté de ma famille maternelle, en Palestine. Le film s’appuiera beaucoup sur des images d’archives car mon père a beaucoup filmé quand nous allions là-bas.

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