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THESSALONIQUE DOCUMENTAIRES 2020

Katerina Patroni • Réalisatrice de The Fourth Character

"On ne sait jamais comment les gens vivent le deuil"

par 

- Nous avons discuté avec Katerina Patroni, la réalisatrice de The Fourth Character, de l'art de s'ouvrir aux autres

Katerina Patroni  • Réalisatrice de The Fourth Character

The Fourth Character [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Katerina Patroni
fiche film
]
de Katerina Patroni, présenté en avant-première dans le cadre de la compétition internationale Longs-Métrages du Festival du documentaire de Thessalonique, a reçu le prix WIFT (Women in Film & Television) (lire la news). Le film montre trois personnes déambuler dans une ville, ou plutôt il les écoute se remémorer des moments pénibles qui les ont marqués à jamais.

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Cineuropa : Votre film nous rappelle "les romans urbains", comme Ulysses de Joyce, dans lequel des gens arpentent la ville en repensant à leur vie.
Katerina Patroni : C’est un livre tellement merveilleux ! Je pensais justement à ma propre expérience de femme urbaine, une expérience quotidiennement enrichie par nos sentiments et nos secrets. Je cherchais des gens dont l’histoire résonnerait en moi d’une façon ou d’une autre. J’ai d’abord été très émue et fascinée par Pavlos (Kofidis), Tina (Bolovi) et Pavlos (Tripodakis), puis j’ai décidé de les placer dans cet espace public. Je voulais donner vie à ces histoires, pour qu’elles puissent perdurer, en espérant que le public les emporte avec lui et "se les approprie" selon son vécu.

Nous entendons leurs monologues, mais nous ne les voyons pas parler et vous ne restituez pas non plus ces évènements. Pourquoi ?
Je ne voulais pas dramatiser ce qu’ils ont vécu, d’autant que la façon dont ils en parlaient était déjà puissante et ne nécessitait rien d’autre. Chacun parlait avec son cœur. Il ne s’agissait pas d’interviews, mais de véritables confessions. Nous avons discuté dans ce studio improvisé, car je voulais les mettre dans un espace tout nouveau, quelque chose de complètement différent de ce qu’ils connaissaient. Ils s’exprimaient de manière très émouvante, bien entendu, mais j’ai décidé de suivre mon instinct et je me suis contentée de me concentrer sur leur voix cette fois, plutôt que de faire des allers-retours.

Ils évoquent la douleur, les regrets et même une carrière sportive ratée. Certaines de ces informations sont presque dérangeantes tant elles sont intimes.
C’était différent pour chacun d’entre eux. Avec Tina, j’ai commencé par aller chez elle et nous avons parlé de tout. C’était un an et demi après le décès de son frère, peu de temps après si l’on considère le traumatisme que représente un tel évènement. Cet exercice était presque contre nature pour elle, mais elle se livrait chaque fois un peu plus, jusqu’à décider de simplement se lancer et de se confier entièrement. Le tout s’est avéré plutôt thérapeutique pour elle. Le plus âgé, Pavlos, ne voulait pas parler. Quand il est venu au studio, je ne savais pas ce qu'il allait faire. Nous sommes restés assis pendant trois heures, puis le lendemain il m’a appelé dans la matinée et il m’a dit : "je me sens mal parce que je ne vous ai pas tout dit. Il faut que je revienne. " C’est ce qu’il a fait, et il nous a raconté ces choses dont il se sentait coupable.

À la fin, vous dédiez ce film à la mémoire de votre grand-mère. Est-ce de votre propre expérience du deuil que l’idée est née ?
Je pense que ma façon de filmer la ville est déjà très personnelle. Comme je l’ai dit, je cherchais des gens qui avaient vécu des choses semblables et qui pourraient parler pour moi, d’une certaine façon. Dans le film, on voit souvent le jeune Pavlos réciter une prière en ramassant les poubelles dans la rue, une prière que récitait aussi ma grand-mère lorsque j’étais enfant. Chaque fois que je l’entends, je suis très émue. Il y avait, chez chacun d’entre eux, quelque chose de spécifique qui correspondait à mes propres souvenirs. Bien entendu, je ne me retrouve pas complètement dans ce qu’ils ont enduré, mais il y a des moments où ils parlent pour moi. Et peut-être pour d’autres également, qui sait ?

D’une manière générale, est-ce quelque chose qui vous intéresse ? Le fait de créer des liens aussi forts lorsque vous réalisez un film ?
Toute cette expérience a été révélatrice pour moi et très, très compliquée aussi. Cela m’a mis dans une position où j’avais une grande responsabilité. Je savais que tout ce qu’ils me confiaient était très important pour eux. Pavlos m’a confié des choses que sa propre famille ignore ! Elle ne le découvrira qu’après avoir vu le film. À un moment, je lui ai dit : "Tu sais que ce que tu me dis va être public ?" Il m’a répondu : "Oui, je sais. Ce sera mieux pour tout le monde de l’apprendre comme ça parce que moi, je ne peux pas en parler. " Il y a aussi ce que Tina m’a raconté sur son frère… vous ne savez jamais comment les gens vivent le deuil. Quelquefois, cela les touche plus profondément que ce que l’on pourrait penser. Je voulais reconnaître l’importance de ce qu’ils ont partagé, et j’ai été très émue d’entendre leurs réactions après la projection du film. Ils m’ont affirmé être contents d’avoir participé au projet. Je n’ai pas trahi leur confiance.

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(Traduit de l'anglais par Karine Breysse)

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