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Belgique / France

Véro Cratzborn • Réalisatrice de La Forêt de mon père

"On a beaucoup travaillé sur le basculement, le passage de la fantaisie à l’étrangeté, puis à la folie"

par 

- Rencontre avec la réalisatrice belge Véro Cratzborn, dont le premier long métrage, La Forêt de mon père, sort en France et en Belgique en ce début du mois de juillet

Véro Cratzborn  • Réalisatrice de La Forêt de mon père

Rencontre avec la réalisatrice belge Véro Cratzborn, dont le premier long métrage, La Forêt de mon père [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Véro Cratzborn
fiche film
]
, portrait sensible et singulier d’une jeune fille qui quitte peu à peu l’enfance en prenant conscience de la maladie de son père, sort en France et en Belgique en ce début du mois de juillet.

Cineuropa : Quelle est la genèse du projet ?
Véro Cratzborn :
J’ai réalisé des courts métrages de fiction, des documentaires, des expériences muséales, mais je n’ai pas vraiment fait d’école de cinéma et de réalisation, où j’aurais pu apprendre une méthode et trouver un réseau. J’ai fait les choses de manière assez instinctive. Je me suis inscrite à l’Atelier de scénario de la Fémis, pour y développer cette histoire, qui à l’origine s’appelait Les Châtelains, où on retrouvait Gina, sa mère, ses frères et soeurs et un garçon, mais pas de père.

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Je porte cette histoire en moi depuis très longtemps, j’ai vécu une situation similaire à celle de Gina, mais je crois qu’à l’époque il y avait encore trop de pudeur. Je ne voulais pas en faire un documentaire, car je ne voulais pas être figée dans une réalité. Mon histoire a fait l’objet de plein de convoitise, on a voulu en faire des récits filmés, et il était important pour moi de me tourner vers la fiction.

J’ai ensuite continué d’écrire lors d’une résidence au Moulin d’Andé, j’ai rempli un petit cahier de 96 pages… où j’ai réintégré l’histoire d’amour entre les parents. Je voulais ne pas être dans le morbide, et rester du côté de la vie.

On partage le récit à travers le regard de Gina. Qui est-elle ?
On rencontre Gina au sein de sa famille, et très vite, ce personnage singulier se détache, et s’émancipe. Je construis mes personnages avec beaucoup de références picturales en tête, notamment de Nan Golding. Je me suis inspirée de photos, de gestes, d’impressions, et des qualités de mouvement. Gina représentait pour moi la mise à distance par le regard, et un corps extrêmement ancré dans la terre.

On a travaillé en laboratoire avec les acteurs. J’ai rencontré Léonie Souchaud deux ans avant le tournage, et on a pu travailler régulièrement avec elle lors d’un laboratoire de jeu, avec une coach en mouvements.

Je travaille aussi beaucoup avec des couleurs. Pour Carole, le personnage de Ludivine Sagnier, c’était des couleurs primaires par exemple, tandis que les couleurs de Jimmy et Gina étaient assez proches, liées à la forêt. Mes associations d’idées peuvent sembler étranges, mais m’aident à créer des univers et des personnages.

Gina est en plein passage pendant le film, elle quitte l’enfance et se découvre en tant que femme.
Elle est dans une résistance Gina. Je la rapprocherai peut-être de Ree Dolly dans Winter’s Bone, elle résiste à la perte de ses repères, de son monde, et en même temps, la fin est très ouverte. J’ai aussi adoré travailler dans l’ici et maintenant du film, me laisser inspirer par mes collaborateurs et les hasards du tournage. On s’est perdus en forêt par exemple !

Parlons du rôle de la forêt justement.
Ma première image de la forêt, c’est la canopée, la mer d’arbres, cet horizon. En forêt, il n’y a aucun chemin qui est droit, et cela rentre en résonance avec la réflexion sur la norme. La nature nous résiste, tout en étant fragile, comme Jimmy, le père. Bien sûr, il y a aussi quelque chose de l’ordre du conte, avec la lisière. Elle est multiple, la forêt. C’est à la fois un endroit rassurant, un refuge, et en même temps, elle peut devenir inquiétante. On a voulu une forêt magique, d’ailleurs, on a tourné en nuit américaine. La forêt ne redevient réelle qu’à la toute fin.

On a eu pas mal de contraintes concernant le budget, mais aussi parce que nous tournions avec des enfants. Godard disait qu’en cinéma, on ne fait pas ce qu’on veut, on fait avec ce qu’on a, mais ces contraintes peuvent être très créatives. On s’est demandé comment filmer la nuit, et la nuit américaine a beaucoup nourri le récit, notamment le décalage avec la réalité.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le personnage de Jimmy, sur sa trajectoire ?
Ce film parle de troubles psychiques, sans être un documentaire, il se situe du côté de la phénoménologie, de l’expérience. L’expérience d’une adolescente en fait, puisque le personnage de Jimmy est vu à travers le regard de Gina. Il est complètement bigger than life, et on a travaillé sur le basculement, le passage de la fantaisie à l’étrangeté, puis à la folie. C’est de l’ordre de la dissolution du corps, et le travail sur la gestuelle et les mouvements était très important. Je ne me retrouvais pas dans les représentations de ce qu’on appelle la folie au cinéma. On cherchait autre chose dans le ressenti sensoriel. Cette étrangeté s’inscrit dans la perte des repères. Au début, Jimmy est amusant, on trouve ce qu’il dit censé. Alban a fait un travail formidable d’organicité.

Mais c’est aussi un film qui parle des forgotten children, les enfants oubliés de parents psychotiques. Le délire ce n’est pas juste une folie, c’est aussi quelque chose de l’ordre de la résistance à la société. Les délires de Jimmy le protège aussi, même s’il va trop loin.

Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Moi j’aime beaucoup les films du corps, les films très chorégraphiques comme ceux de John Woo, les scènes de combat. Alban Lenoir qui incarne Jimmy a une maîtrise du corps impressionnante. Je lui ai montré une photo de Gena Rowlands, où elle pleure d’un oeil, et l’a fait ! Il m’a vraiment surprise.

Ludivine Sagnier, je l’ai rencontrée aux voeux du CNC. Elle chantait avec Alex Beaupain, j’ai été extrêmement émue par sa voix, une voix voilée dans laquelle sa vie passe. Elle a l’air très fragile mais elle est très forte, et j’avais envie de cette dualité.

Léonie Souchaud enfin, on l’a castée deux ans avant le tournage. Je voulais une comédienne proche de l’âge du personnage. Ce qui m’a touchée chez elle, c’est son sens de la retenue, de la mesure. Son côté pas encore éclos, tout en étant d’une grande maturité. Et une proximité avec la nature proche de la mienne !

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