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TORONTO 2020 Industry Selects

Nicolas Maury • Réalisateur de Garçon chiffon

"Comme disait Cocteau : le trop, c’est juste assez pour moi"

par 

- Nicolas Maury évoque son passage à la réalisation avec Garçon chiffon, labellisé par la Sélection Officielle de Cannes et présenté à Toronto, au programme Industry Selects

Nicolas Maury • Réalisateur de Garçon chiffon
(© Mathieu Rainaud)

Garçon chiffon [+lire aussi :
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interview : Nicolas Maury
fiche film
]
est le premier long de réalisateur de l’acteur Nicolas Maury qui tient également le rôle principal de cette comédie mélancolique, aussi drôle qu’émouvante, centrée sur un comédien jaloux et anxieux, trimballant sa singularité et son mal de vivre. Labellisé par la Sélection Officielle de Cannes et présenté à Toronto, au programme Industry Selects.

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Cineuropa : À quel point le protagoniste et le sujet de Garçon chiffon sont-ils proches de vous ?
Nicolas Maury
 : C’est beaucoup plus personnel qu’autobiographique. Pour un premier long-métrage, je voulais faire un film "close to home" qui propose un héros masculin aux contours non conventionnels : j’avais besoin d’un Jérémie qu’on n’ait pas déjà vu. Je suis aussi très fan des premiers films de Nanni Moretti ou de Woody Allen, et de cette idée qu’en étant en plus interprète, on voit encore davantage de choses. C’est une fiction assez classique, comme un roman d’apprentissage, un film d’apprentissage. J’ai toujours aimé par exemple L’éducation sentimentale de Flaubert où l’on suit le parcours de quelqu’un qui arrive à Paris, puis ses déboires amoureux, sociaux, etc.

Que vous permettait d’explorer le thème de la jalousie ?
D’abord de le traiter de façon non conventionnelle. Parce que souvent dans les drames "bourgeois", la jalousie, c’est l’amant dans le placard, qui a trompé qui, etc., ou alors c’est vu comme le péché absolu avec le jaloux qui est le laid, le méchant. Mais j’avais repéré que la jalousie était un tabou dans les couples et que souvent des gens disaient un peu rapidement qu’ils n’étaient pas jaloux alors que ce n’était pas tout à fait vrai, que c’était un peu plus compliqué. Cela m’intéressait de me dire que la jalousie venait d’une intranquillité du cœur, de quelqu’un qui se raconte trop d’histoires mais qui est en même temps un grand inquiet des autres, avec un grand manque de confiance en lui. C’était aussi une thématique qui n’est pas abordée dans les films impliquant un couple homosexuel : Jérémie est dans un attachement exclusif, mais un peu trop passionnel. Cela me permettait également de parler de cet héritage entre la mère et le fils. Car parfois dans la vie, on hérite du désastre de ses parents sans le savoir quand on était enfant. Et cette inquiétude vient également de là, de certains tabous dans l’histoire de nos parents et dans leur façon de s’aimer.

Cette complexité du personnage est retranscrite dans des tonalités multiples, à la fois comiques (parfois jusqu’au burlesque) et dramatiques avec des moments très émouvant. Pourquoi ce mélange ?
Cela me ressemble énormément. Le naturalisme à la française, cette espèce de jardin à la française de la fiction qui est un peu comme une science, je le perçois comme un carcan qui commence à s’éloigner assez fortement de la vie telle que je la vois. Et cela va jusqu’au jeu des acteurs : il ne faut pas dépasser d’un poil, il faut s’accrocher au scénario, etc. Le personnage de Jérémie est dépressif et le film une comédie mélancolique. Ces émotions et ce genre hétérogène ressemblent à ce que je peux percevoir de la vie. Je n’aime pas le sentiment d’être étalonné par une raison à la française dans ma façon de faire, d’être acteur et maintenant d’être cinéaste. J’aime beaucoup quand le corps s’exprime, quand tout à coup il y a de grosses phases de silence et de désastre sur un visage. Comme disait Cocteau : "le trop, c’est juste assez pour moi". Cela crée des scènes qui sont peut-être hétérogènes, mais c’est aussi une réflexion sur les rôles parce que chaque personnage amène sa fréquence, son battement. Le film devient autre chose avec la mère de Jérémie dans les parages ou avec Kevin au bord de la piscine. Cela me semblait la musicalité la plus juste qu’il fallait architecturer.

Le métier d’acteur du personnage principal vous permet de porter un regard sur quelques figures symboliques de l’industrie du cinéma.
Quand on parle d’acteurs dans les films, on parle souvent surtout de célébrité et rarement de comment gagner sa vie, quel boulot accepter, etc. Tout ça, c’est très important pour moi. Tous les acteurs que je connais ne sont pas dans "est-ce que je vais faire la Une de tel magazine ou de tel autre ? " Leur réalité, c’est avoir un rôle, vivre une audition, payer leur loyer… Et beaucoup de réalisateurs vivent très mal car ils peuvent écrire mais ne faire qu’un film tous les 4, 5, 6 ou 7 ans, parce qu’ils n’ont pas obtenu assez de financements. C’est un métier beaucoup plus violent qu’on ne le pense et j’ai voulu m’approcher de cette violence.

Quelles étaient vos principales intentions en termes de mise en scène ?
Je voulais être très près des visages, les filmer comme des paysages, surtout dans la partie dans le Limousin. Je voulais également, entre autres, des "sliders" très légers pour les fins de scènes. J’aime cette élégance qu’on peut apercevoir dans des comédies américaines comme chez Whit Stillman qui avait fait Damsels in Distress ou chez Judd Apatow, mais aussi la simplicité des cadres chez Hong Sang-soo. Pour la lumière, je suis moins doué, parce que je trouve que c’est parfois un peu dictatorial : "on attend parce que la lumière n’est pas bien". Or, en tant qu’acteur, j’ai remarqué qu’on attendait quelquefois pour rien. C’est très dur pour son premier long d’imposer son instinct, mais c’est ce que j’ai réussi à faire et je suis très heureux du résultat. Mais comme le film a des espaces-temps très différents, je me suis surtout attaché à ce que chaque scène soit mise en scène par rapport à l’affect du personnage et pour surtout comprendre ce qu’il vit comme si on l’avait mis dans un jeu vidéo dont il était le héros sans le savoir.

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