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IFFR 2021 Compétition Tiger

Marta Popivoda • Réalisatrice de Paysages résistants

"Dans mon travail, je traite toujours de la tension entre mémoire et Histoire"

par 

- La réalisatrice serbe nous parle de la genèse de son film au programme à Rotterdam, ainsi que de son choix de ne pas utiliser des images d’archives

Marta Popivoda • Réalisatrice de Paysages résistants
(© Maja Medic)

Nous avons interviewé la réalisatrice serbe Marta Popivoda, dont le deuxième long-métrage documentaire, Paysages résistants [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Marta Popivoda
fiche film
]
, vient de faire sa première mondiale dans le cadre de la Compétition Tiger du Festival international du film de Rotterdam.

Cineuropa : Qu’est-ce qui vous rattache à et vous inspire dans l’histoire de la Yougoslavie, et quels éléments de l’histoire de Sonja vous ont donné envie de faire ce film ?
Marta Popivoda :
Pour moi, la Yougoslavie socialiste est un projet politique excitant et pour son temps, c’était un État supranational très progressiste. Et puis la Yougoslavie a connu sa propre révolution socialiste authentique ! Elle a ancré en nous des idées : antifascisme, mouvement non-aligné, autogestion des travailleurs, et une idée générale de la justice sociale. Mais nous avons aussi vécu l’expérience amère de l'échec concret partiel de certaines de ces idées.

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C’est pourquoi pour moi, la Yougoslavie entendue comme une proposition politique et idéologique, et non comme un territoire, est une inspiration et un avertissement. Son histoire devient particulièrement pertinente maintenant qu'on vit un capitalisme soi-disant néolibéral et qu'on assiste à une radicalisation de la société de classes (dans la région de l’ex-Yougoslavie, on peut même qualifier ce qui se passe de capitalisme sauvage) qui efface le secteur public et l’idée même de justice sociale.

Ce qui m’a donné l'élan pour faire ce film, c’est la puissance et la force évocatrice de la parole de Sonja, la manière dont ses histoires incarnent et reflètent beaucoup d’idées que ma co-scénariste Ana Vujanović et moi trouvons importantes pour nos vies et notre militantisme : la solidarité, le collectivisme, l’auto-organisation, la camaraderie et l'engagement politique du citoyen ordinaire. Par ailleurs, l’histoire et l’expérience de Sonja présentent "le visage féminin de la guerre" tel que l'a décrit Svetlana Alexievich, qui nous permet d’apprendre des choses qui sont restées en dehors des discours macro-historiques dominants répondant à une logique patriarcale. On apprend des choses sur le quotidien de la guerre et sur ce que c'est que d'être une femme pendant une guerre, d’avoir ses menstruations, de perdre son amoureux, de se battre aux côtés de ses amis, et même sur l'effet que cela fait de tuer quelqu’un.

Pourquoi avez-vous décidé de ne pas recourir à des images d’archives, et comment avez-vous vous conçu le film tel qu'on le découvre à présent ?
Je voulais me tenir à l’écart des images que nous connaissons déjà. Les récits de Sonja sont tellement évocateurs que quand elle parle, des images se forment dans notre esprit. Nous les appelions des "images verbales". Je voulais que ces images/scènes aient suffisamment d'espace pour s'exprimer et les confronter avec des paysages qui ont été témoins de ces histoires. Voilà quelle était l'idée centrale de la mise en scène.

Ce qui m'intéressait aussi, c'était d'explorer différentes manières de créer un paysage – dans le sens où un corps peut être un paysage. L'histoire de Sonja est unique et très spéciale. Même si elle se situe dans un contexte connu, on découvre des détails qui n’ont jamais été considérés comme importants par les grands récits héroïques, principalement masculins, sur la guerre.

Pour moi, ce film n’est pas un film historique et ne l'a jamais été, dès le départ. Dans mon travail, je traite presque toujours de la tension entre mémoire et Histoire. Cela signifie que mes films parlent davantage du moment présent que du passé, et de l’Histoire que nous, en tant que scénaristes, voulons investir dans notre futur.

Les scènes en fondu enchaîné sont incroyablement subtiles et belles. Comment avez-vous imaginé ce dispositif, et comment l'avez-vous exécuté ?
Je trouvais intéressants les principes des paysages cubistes et constructivistes dans les arts visuels et la manière dont ils peuvent être traduits pour un média basé sur le déroulement temporel, comme le cinéma et les images en mouvement. Je voulais contribuer au champ du cinéma "paysagiste" y ajouter une nouvelle dimension. Cela m’intéressait aussi de trouver un moyen cinématographique de résoudre la question de la manière dont on peut habiter un même paysage avec différentes perspectives ou différents regards en même temps. Je considère cela comme une question politique fondamentale.

L'idée est venue de mes échanges avec Ana et de la manière dont elle appréhende la "dramaturgie de paysage". Ensuite, j’ai fait quelques expériences visuelles et puis j’ai imaginé quelques principes cinématographiques qui me semblaient intéressants par rapport à cela, et j'ai soumis tout cela à la monteuse Jelena Maksimović et au chef-opérateur Ivan Marković. Comme ils étaient tous les deux très excités par ce challenge, nous avons continué à le développer ensemble. Leur contribution au style visuel du film a été immense.

Comment vivez-vous le fait que le film ait fait sa première en ligne ?
Ce film est résolument un film qui a été conçu pour être vu au cinéma. Ainsi, il devient plus fort et les images haptiques que nous avons créées se mettent à vous toucher à partir du grand écran. C’est assez décevant aussi de ne pas pouvoir voir son film en salle avec le public et en discuter avec lui après, mais d’un autre côté, j'ai une approche pratique des choses : qu’est-ce qu'on y peut ? La sécurité des gens est évidemment plus importante que les premières de films !

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(Traduit de l'anglais)

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