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BERLINALE 2021 Compétition

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige • Co-réalisateurs de Memory Box

“Notre personnage ressent les secrets de sa mère - les enfants ont cette capacité-là”

par 

- BERLINALE 2021 : Ce film, présenté en compétition, dément ce que chantait Cher sur l’impossibilité de remonter le temps

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige  • Co-réalisateurs de Memory Box
(© Joreige/Hadjithomas)

La veille de Noël à Montréal, une adolescente nommée Alex (Paloma Vauthier) met la main sur une boîte remplie de vieux cahiers et de photos de sa mère que cette dernière avait laissé à sa meilleure amie en quittant le Liban. Cependant, la mère ne veut pas parler de son passé avec sa fille, quand même cela pourrait les rapprocher un peu. Entretien avec Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, les co-réalisateurs de Memory Box [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Joana Hadjithomas et Khali…
fiche film
]
, en compétition à la Berlinale 2021.

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Cineuropa : Voir une jeune fille "découvrir" sa mère à l'adolescence nous fait prendre conscience que nos parents avaient une vie avant nous...
Joana Hadjithomas :
Ce film s'inspire des carnets et cassettes que j'envoyais à une amie qui a dû quitter Beyrouth. Je suis restée, et nous nous sommes écrit tous les jours pendant six ans. Ensuite, nous avons perdu le contact, et quand nous nous sommes retrouvées 25 ans plus tard, nous avons échangé ces cahiers. On réécrit toujours sa propre histoire. On garde certains souvenirs, et il y en a d'autres qu'on oublie complètement, mais en lisant ces journaux intimes ou en écoutant ma propre voix, je ne pouvais pas me mentir à moi-même. C'est aussi de nos vieux rêves qu'il est question ici : qu'est-ce qu'on en a fait ? Qui est-on devenu ? Cette question peut être très émouvante. Notre fille voulait les lire, et notre première réaction a été : "Bien sûr, vas-y ! Tu comprendras enfin que ta mère est une vraie personne". C'est ensuite que nous nous sommes dit que ce n'était peut-être pas la meilleure idée.

Khalil Joreige : Parce que on les a lus ! Et on a remarqué que ce dont Joanna se souvenait était très différent de ce qu'elle a écrit. Elle ne connaît pas le Liban – et là je ne parle pas de ma fille, mais d'Alex, dans le film. Elle n'a pas les mêmes références que sa mère, alors elle construit une image différente de sa mère et de ces événements. Par ailleurs, quand on parle de la guerre et qu'on l'a vécue, elle ne représente pas la même chose que pour quelqu'un qui ne peut que l'imaginer ou qui n'en a vu que des images sur un écran.

Quoi qu'il en soit, Alex devient accro. Elle a aussi sa propre "boîte à souvenirs" : son téléphone, et elle s'en sert pour donner une nouvelle vie à ces vieilles photos.
J.H. : Oui, par exemple elle les anime. On a bien réfléchi à la manière dont on pouvait représenter une certaine période, un certain pays ou une situation donnée avec seulement quelques photos, lettres et sons. Ça a été la partie la plus excitante. Plus tard, quand Alex a plus de matériel à sa disposition, elle parvient à reconstruire ce à quoi ressemblait la maison de sa mère, comment étaient ces gens. On ne voulait pas travailler avec des effets spéciaux, mais avec quelque chose qui pouvait naître de son esprit à elle.

K.J. : En tant que photographe, mes archives sont constituées de 50 000 images. Ma fille en a pris plus que ça sur Snapchat en moins de six mois. Cet outil constitue aussi une archive, et c'est un journal intime. Nous ne sommes pas nostalgiques des "vieilles images", nous sommes curieux de la façon dont elles modifient notre relation au corps, au public et à la narration en général.

J.H. : Ce qu'on a fait, d'une certaine manière, c'est connecter l'Histoire de la photographie, relier tous ces vieux appareils photos et les technologies actuelles. C'était aussi intéressant de reconsidérer, visuellement, la manière de raconter une histoire. Il y a un passage dans lequel Alex réinvente l'adolescence de sa mère, mais ensuite cette dernière reprend la main, à travers un flashback plus traditionnel. On a aimé cette confrontation.

Alex prend plaisir à découvrir les choses que sa mère et son amie partagent, y compris le fait que sa mère, Maia, avait pour habitude de photographier ses collants. Mais vous semblez suggérer qu'il n'y a pas de vraie communication entre elles jusqu'à ce qu'elle ne se décide à s'ouvrir vraiment.
J.H. : Maia a tellement changé depuis qu'elle est venue vivre à Montréal : elle a travaillé, et elle a oublié son passé. Il y a eu une rupture chez cette femme et sa fille, en posant des questions, la force à ouvrir cette boîte, à se confronter à son passé et ses souvenirs. C'est peut-être douloureux, mais elle sent bien que sa mère n'est pas totalement présente ; c'est ça qui lui donne envie de lire et d'essayer d'en comprendre davantage. Elle ressent les secrets de sa mère ; les enfants ont cette capacité-là.

K.J. : Elle sent qu'il y a un mystère, alors elle commence à creuser, et elle exhume certaines choses, notamment cette scission entre celle que sa mère était et celle qu'elle est maintenant, même simplement en termes d'énergie. À présent, elle semble un peu distante ; avant, elle était plus passionnée. Alors Alex se met à se demander : que s'est-il passé ?

J.H. : Ainsi, elle se met à développer une certaine compassion pour sa mère : nous voulions montrer ce moment. Aussi parce que ça peut être très étrange. Nous traversions une chose similaire avec notre fille, de sorte que le film était un moyen de survivre à ça ! Quand on fuit une guerre civile, tout ce qu'on veut, c'est aimer, rêver, être en vie. Mais il est important de parler de ces choses, parce que c'est un fait : les proches le savent toujours, quand on cache quelque chose. Cette chose est présente, tout le temps.

K.J. : Ça devient un fantôme. C'est ça qui est génial avec le cinéma : on peut y traiter de choses dont on ne parle pas, ou qu'on ne voit pas. Tout y est sensations. Nous avons remarqué que les gens qui se "reconfigurent", comme Maia, sont déjà contents de pouvoir juste fonctionner. Ils ne veulent pas prendre de risques en invoquant de vieux démons.

J.H. : Maia est un fantôme pour elle-même. Je connais des femmes et des hommes qui sont comme ça. Il y a toujours quelque chose qui les empêche de vraiment se connecter aux autres. Alex dit à sa mère : "On ne partage rien". C'est que la génération de Maia ne parle pas : ces gens ont dû s'adapter. Elle est toujours en mode survie. Alex pose des questions parce qu'elle n'a pas peur et qu'elle ne se sent pas étrangère dans ce pays. Quand c'est le cas, on essaie de se cacher un peu.

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(Traduit de l'anglais par Alexandre Rousset)

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