THESSALONIQUE DOCUMENTAIRES 2025
Ventura Durall • Réalisateur de Supernatural
“Nous avons une 'pharmacie interne' qui peut être activée à travers différents mécanismes”
par Mariana Hristova
- Le réalisateur catalan révèle ce qu'il y a derrière son nouveau documentaire, qui enquête sur ce qui oppose science et magie, et amène le spectateur à remettre en question ses propres croyances

Ventura Durall, qui a à son actif une expérience significative autant dans le cinéma de fiction que dans le documentaire, vient de dévoiler sa nouvelle aventure cinématographique, Supernatural [+lire aussi :
critique
interview : Ventura Durall
fiche film], au Festival du documentaire de Thessalonique. Ce documentaire s’intéresse au personnage curieux qu’est André Malby, un chaman et guérisseur appartenant au passé récent de l’Espagne, à travers sa relation complexe avec son fils Mathu et les légendes qui circulent quant à ses pouvoirs surnaturels.
Cineuropa : Lors de la rencontre avec le public, après la projection, vous avez expliqué que tout a commencé parce que vous connaissez l’actrice Anna Alarcón et que vous avez trouvé intrigante la manière dont elle s’est remise de son anorexie grâce à l’intervention d’André Malby. Que saviez-vous de ce personnage, avant ?
Ventura Durall : Je le connaissais dans les très grandes lignes. En Espagne, il est connu pour une scène très virale où le scénariste Fernando Arrabal lui donne un baiser. Et je me suis retrouvé assez perplexe quand Anna, qui est une très bonne amie, m’a raconté qu’elle était sur le point de mourir, qu’elle était à l’hôpital depuis deux mois et pesait 20 kg et que ses parents ne savaient plus quoi faire et que d’un coup, ils ont amené une photo d’elle à Malby. Sans même la voir en personne, ce dernier s’est mis en contact avec elle par télépathie et deux jours plus tard, Anna a commencé à manger. Nous avons ensuite parlé à beaucoup de gens qui nous ont raconté des histoires du même acabit. Mon esprit rationnel ne pouvait pas le comprendre, alors j’ai décidé de mener l’enquête. Ça a été tout un travail, d’essayer de comprendre ce phénomène par lequel de plus en plus de gens recourent à des thérapies comme l’ayahuasca, l’hypnose, la psychogénéalogie, mais je voulais comprendre ce qu’il y avait derrière.
Donc vous vous identifiez davantage à son fils Mathu, qui ne croit qu’en la science ?
Eh bien oui. J’ai une formation scientifique. J’ai étudié la géologie, et mon hobby est de lire des livres de science. Mais ça ne signifie pas que je ne suis pas ouvert aux choses que je ne comprends pas. Je voulais comprendre ce que j’allais pouvoir trouver dans cet univers.
Est-ce que votre perception des choses a changé en faisant ce film ?
J’ai appris beaucoup sur le pouvoir de suggestion. Nous avons une “pharmacie interne” qui peut être activée au travers de mécanismes de différents types. La pensée magique à un sens évolutif, car elle active cette pharmacie à travers l’effet placébo et les personnages charismatiques. J’ai découvert aussi les instruments qu’on utilise pour activer cela, comme les rituels, les arbres généalogiques, etc. Il n’y a rien de magique là-dedans : c’est un mécanisme psychologique. La religion elle-même est un rituel qui active des choses en nous et comme nous avons perdu le sens religieux, nous cherchons d’autres rituels pour activer cela. André Malby était un personnage très fort, charismatique et persuasif. S’il vous disait que vous étiez guéri, votre “pharmacie interne” s’activait. Les gens étaient attirés par lui pour son pouvoir de conviction et le rituel qu’il pratiquait.
Pendant la rencontre après la séance, vous avez aussi raconté qu’il a été difficile de convaincre son fils Mathu de participer. Comment y êtes-vous finalement parvenu ?
Au début, Mathu était très hermétique, mais peu à peu, je me suis rapproché de lui et je lui ai montré que participer pouvait lui être utile à lui, que mon point de vue était similaire au sien et que je comprenais ses craintes. Je lui ai expliqué que sa participation était essentielle pour exprimer ce que je voulais montrer dans le film.
Au sujet de la relation père-fils, est-il possible d’éviter les éléments toxiques quand l’un d’eux est exceptionnel à ce point ?
Mathu dit toujours que son père était un héros. Il le percevait comme tel, surtout quand il était petit. Ce n’est que quand il est parti vivre aux États-Unis qu’il s’est rendu compte qu’il avait besoin de s’éloigner pour définir sa propre identité. Le plus douloureux a été de découvrir les faiblesses de son père : l’alcoolisme, le fait qu’il a rendu sa mère malheureuse, etc. Cependant, Mathy était aussi conscient des capacités exceptionnelles de son père.
Supernatural comprend une belle quantité d’archives télévisuelles : Malby a participé à une foule d’émissions. Comment avez-vous procédé pour faire votre choix parmi autant d’images ?
La tâche a été ardue. J’ai dû regarder toutes les émissions (et il y en avait beaucoup) et écouter des heures de cassettes enregistrées par lui. J’ai tout retranscrit, j’ai organisé tout ça par thèmes et nous avons décidé de n’utiliser que les archives avec image. Le travail de montage, qui a duré presque dix mois, a consisté à trouver l’équilibre pour que le personnage soit crédible, en montrant ses théories et sa manière d’être sans que cela soit trop pesant.
Combien de temps vous a-t-il fallu pour faire ce film ?
Nous avons commencé à tourner des choses et à enquêter en septembre 2020, quand Anna m’a raconté son histoire. Au total, ça a pris près de quatre ans entre le début et la fin. La phase de tournage principale a eu lieu en mai et en juin 2023, mais ensuite, nous avons passé un an sur le montage. Pendant ce temps, nous nous sommes rendu compte que le héros devait être Mathu, et non Anna, de sorte que nous avons modifié la structure du film.
Est-ce que vous travaillez déjà sur un autre projet ?
Nous sommes en train de nous lancer dans un nouveau projet de documentaire, de nouveau avec Anna, sur les femmes artistes affectées par la guerre, mais il est encore en développement.
(Traduit de l'espagnol)
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