Tamara Stepanyan • Réalisatrice de Le Pays d'Arto
“Je voulais rappeler le traumatisme de la guerre gentiment, sans la montrer”
par Mariana Hristova
- La réalisatrice franco-arménienne nous parle de son premier long-métrage de fiction, notamment du casting et de la manière dont elle a tissé ensemble faits réels et fiction

Tamara Stepanyan, née en Arménie, formée à la réalisation de films au Liban et au Danemark, installée en France depuis 30 ans, est une artiste internationale qui reste fidèle à ses racines. Après le documentaire Mes fantômes arméniens, un projet très personnel qu'elle a présenté dans la section Forum de Berlin, elle assure l'ouverture d'un autre festival de catégorie 1, Locarno, avec son premier long-métrage de fiction, Le Pays d'Arto [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Tamara Stepanyan
fiche film], projeté sur la Piazza Grande. Nous avons saisi l'occasion pour nous entretenir avec elle.
Cineuropa : Le Pays d'Arto pose sur l’Arménie un regard extérieur, celui d’une étrangère. Dans quelle mesure ce regard correspond-il au vôtre, en tant qu’Arménienne vivant en France ?
Tamara Stepanyan : Je ne pense pas que l'“intérieur” et l'“extérieur" soient clairement délimités. Quand j’ai commencé à écrire ce film, il y a dix ans, je m’identifiais énormément à Arsine, la guide arménienne – la combattante, l’esprit libre, celle qui ne se conforme pas aux règles établies –, mais au fil des ans, j’ai commencé à me reconnaître davantage en Céline, la veuve française. Comme cela fait 30 ans que je vis à l’étranger, moi aussi, je me suis mise à me sentir comme une étrangère par rapport à ma propre culture. Il y a donc de moi dans les deux personnages. C’est un moi scindé en deux.
La fiction que vous racontez ici fait l'effet d'être profondément ancrée dans un vécu. Diriez-vous que le film a des aspects documentaires ?
Pas littéralement, c’est de la fiction, mais j’ai invité dans le film l’Arménie elle-même, avec ses blessures, ses ruines, ses paysages, son peuple. Beaucoup de détails ont été inspirés par des rencontres faites lors du repérage. Grigor, l'ancien combattant amputé d'une jambe, est né d’une rencontre avec un groupe d’anciens soldats devenus invalides, à Sevan. J’ai repris leurs mots dans le scénario – par exemple quand Grigor dit : “Que voulez-vous que je vous dise ? Que je suis un héros ?”. Cette guerre a été impersonnelle, menée avec des drones. Ça change la manière dont on parle d’héroïsme.
Le grand moment charnière du film est celui où on découvre, avec Céline, que son mari a menti. Au début, ça fait l'effet d'une trahison, mais plus tard, on se dit qu'il cherchait à l'épargner. Quelle est votre interprétation, par rapport à ce mensonge ?
Pour moi, ce n’en est pas un : c’est un traumatisme passé sous silence. Arto avait envie de lui parler de son passé, mais sa culpabilité et sa honte l'ont emporté. Il l’a enfoui dans le silence. Sauf qu'un traumatisme ne reste jamais tranquille là où on le met. Quand la guerre a repris, tout a ressurgi, et c'est devenu trop lourd pour lui. C’est pour cela qu'il met fin à ses jours après la défaite. Céline ne lui en veut pas. Elle essaie de comprendre. Elle fait le voyage qu’il n’a jamais pu faire ; elle retourne dans son pays pour donner un sens à sa mort et offrir à leurs enfants une part de la vérité.
Vous avez fait appel à des acteurs professionnels connus, mais souvent, le film frôle le néoréalisme. Avez-vous confié certains rôles à des non-professionnels ?
La plupart des comédiens sont des acteurs de théâtre, formés au Théâtre national de Gyumri. L'authenticité de leurs interprétations vient de leur lien avec leur pays. L’homme qui sauve Céline dans les ruines, en revanche, n’était pas un acteur : nous l’avons rencontré par hasard pendant le repérage. J’adore quand la fiction rencontre le souvenir de choses vécues.
Qu'est-ce qui vous a amenée à choisir Zar Amir Ebrahimi et Camille Cottin ?
Zar, qui joue Arsine, a accepté presque immédiatement et m’a dit que nous étions des sœurs, dans le sens où nous vivons toutes deux en exil. Elle travaille aussi comme directrice de casting et c'est elle qui a suggéré Camille. Je n’étais pas sûre que Camille accepterait de faire un petit film franco-arménien, mais elle a lu le scénario et accepté de participer avec beaucoup de grâce. Quand nous nous sommes rencontrées, elle m’a prise dans ses bras et m’a dit : “Merci pour ce rôle”. Ça a été très beau, de commencer comme ça.
Vous vous êtes frayé un chemin jusqu'à la Piazza Grande de Locarno, pour une projection devant 8000 personnes. Aviez-vous l’intention de rendre le film accessible à un vaste public ?
Je voulais faire un film authentique – un film d’auteur, mais pas de niche. Le cinéma doit s'adresser aux gens. Je veux que mes films soient poétiques, mais aussi accessibles. La guerre du Haut-Karabagh est mal comprise en dehors de la région. Si ce film favorise une prise de conscience ou génère de l’empathie, c'est un honneur pour moi.
L’écrivain yougoslave Danilo Kiš disait que l'Européen de l’Est se permet rarement d’être un pur homo poeticus mais reste avant tout un homo politicus, à cause des tragédies auxquelles l'Europe de l'Est a été exposée. Pensez-vous que cela s’applique à l’Arménie ?
J’adore cette question ! Je pense qu’il faut d’abord être un homo politicus (songer à l'histoire, aux événements traumatisants traversés) avant de pouvoir véritablement devenir un homo poeticus. C’est essentiel. Après, il convient aussi, à un moment, d'aller plus loin et de créer de nouveaux mondes. J’ai l’impression que je suis dans cette phase.
Le problème, dans les pays de l’Est, c’est que ce processus semble sans fin.
Je sais. Une simple histoire d’amour venant d’Arménie n’attirerait peut-être pas l’attention, parce que les gens s'attendent à ce qu'on parle de génocide, des guerres du Haut-Karabagh, de tremblements de terre, et d'une certaine manière, c'est nous qui avons appris au public à attendre cela de nous. Ça me fatigue de voir des projets venus de l’étranger qui ne parlent que d’avortement sélectif. Savez-vous combien il y en a en ce moment ? Mon film évite d'adopter une approche classique du récit de guerre. Je voulais rappeler l'existence des traumatismes en douceur, sans montrer la guerre. J’espère qu’un jour, un grand festival pourra accueillir une histoire d’amour venue d’Arménie à bras ouverts, aussi facilement que s'il s'était agi d'un récit sentimental français.
Que comptez-vous faire, après ce film ? Allez-vous continuer à filmer des récits arméniens ?
Je vais faire une courte pause. Après Mes fantômes arméniens et ce film, j’ai besoin de passer du temps avec mes enfants. Après, je vais me remettre au travail sur un documentaire que j’ai tourné en France et qui parle de traumatismes vécus par des femmes. Par ailleurs, je suis en train de développer un autre film de fiction, lui aussi situé en Arménie.
(Traduit de l'anglais)
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