Hana Jušić • Réalisatrice de God Will Not Help
“Le désir de posséder – une autre personne, un statut, un sentiment d'appartenance – anéantit souvent toute possibilité de vraie solidarité”
par Mariana Hristova
- La réalisatrice croate nous parle de son deuxième long-métrage, qui a un contexte historique, mais renvoie à des réalités de son pays bel et bien actuelles

Neuf ans après un premier long-métrage remarqué, Quit Staring at My Plate [+lire aussi :
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interview : Hana Jušić
fiche film], qui avait fait sa première aux Giornate degli Autori de la 73e Mostra de Venise, Hana Jušić revient avec God Will Not Help [+lire aussi :
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fiche film], qui a un thème similaire, mais une forme différente, et vient de faire sa première en compétition au Festival de Locarno. Elle nous fait part de ce qui lui a inspiré cette intrigue et explique ce qui relie Chili et Croatie.
Cineuropa : Votre premier long-métrage, Quit Staring at My Plate, suivait une femme suffoquée par la famille et les nrmes ; God Will Not Help traite d'un combat similaire, mais situé dans le passé. Pourquoi avez-vous eu envie de revisiter ce sujet à travers un prisme historique ?
Hana Jušić : Je crois que j'essayais de réfléchir au fait que très peu de choses ont changé, en fait. Ou alors peut-être qu’il y a eu une période de transformation, mais ces derniers temps, on constate une résurgence des forces traditionalistes, dans la société croate et dans le monde en général. On observe une nostalgie croissante de ce qu’on appelle les "valeurs traditionnelles", avec un accent renouvelé sur une distinction rigide des rôles liés au genre et des normes sociales plus strictes. La région de Croatie où se passe le film est devenue particulièrement symbolique pour l’extrême droite croate, qui romantise la vie traditionnelle avant "l’oppression yougoslave" parce que ça sert leurs objectifs réactionnaires. Mon intention était de remettre en cause, en profondeur, ce discours, de présenter une vision critique, presque viscérale. Je voulais souligner le fait que la plupart des problèmes de fond demeurent, et que des personnages comme Teresa et Milena pourraient aisément être nos contemporaines : elles font face à des contraintes et des pressions similaires. La même chose vaut pour Stanko, le méchant dans le film : c'est une figure qui trouve de nombreux échos dans le climat sociopolitique d’aujourd’hui.
Votre héroïne vient du Chili, donc pas seulement d’un autre pays, mais d’un autre continent. Comment cette idée s'est-elle présentée ?
Il y a plusieurs raisons, pas toutes liées à une histoire précise. J’ai vu Manuela Martelli dans le court-métrage Valparaiso, de Carlo Sironi, et elle m'a beaucoup plu. Il y a aussi le fait qu'historiquement, de nombreux Croates ont émigré au Chili à cette époque, pour des raisons économiques. J’ai pensé que ce serait intéressant de refaire ce voyage à l'envers, d'avoir quelqu’un qui vienne de l’autre bout du monde. À l’époque, si quelqu’un quittait la Croatie pour partir en Amérique ou en Amérique du Sud, on pouvait en gros considérer cette personne comme perdue : ces gens ne revenaient jamais. Ainsi, l’arrivée de Teresa semble presque surnaturelle, comme si elle venait d’une autre dimension. Elle ne parle pas la langue et à l’époque, personne n’avait jamais entendu une langue étrangère. Au moment où j'ai écrit le scénario, la Croatie était en train de devenir une destination pour les immigrants, pour la première fois de son histoire, et il s'agissait d'immigrants provenant de pays culturellement lointains de nous, comme le Népal et les Philippines. La xénophobie et la peur de l’inconnu qu'on trouve le scénario, ainsi que la cruauté des gens qui n’ont jamais eu affaire à quelqu'un ou quelque chose de différent avant, semblaient soudain des sujets très actuels.
La reconstitution du contexte historique du film a-t-elle été difficile ?
Ce film a coûté cher. Le Centre de l'audiovisuel croate nous a soutenus, mais nous avions besoin de coproducteurs pour arriver à réunir une somme avec laquelle on puisse vraiment travailler. Ma productrice, Ankica Jurić Tilić, a passé cinq ou six ans à chercher des financements européens. En attendant, on a fait beaucoup de recherches dans des musées ethnographiques, des instituts et, surtout, sur place. Je me suis rendue dans cette zone chaque été ; j’ai visité les montagnes Dinara et Svilaja, au sud de la Croatie, à l’intérieur des terres. J’ai parlé avec les locaux, surtout les personnes âgées, qui ont partagé des souvenirs sur leur enfance et vu que les choses n’avaient pas beaucoup changé, entre le début du XXe siècle et les années 1970. Ces récits à la première personne ont informé maints éléments du film (la structure sociale, la vie quotidienne, les petits détails plus fins).
Vous écrivez, dans votre note d’intention, que vous vouliez explorer la solidarité humaine au sein de systèmes de valeurs rigides fondés sur un désir fiévreux de faire partie d'une communauté ou de posséder. Pensez-vous vraiment que la solidarité n’est possible que si l'on n'a pas ces désirs ?
Il me semble que le désir de faire partie de quelque chose a souvent pour corollaire l'établissement de limites, de frontières qui excluent l’autre, exclusion qui mène à un manque d’empathie pour l'autre, voire parfois à la haine. De même, l’instinct de vouloir posséder (d'autres gens, un statut, une identité) finit par saper la possibilité d’une solidarité authentique. La fin du film met en valeur la solidarité féminine. Je voulais que les deux femmes se reconnaissent l’une dans l’autre et se rendent compte qu’elles peuvent s’appuyer l’une sur l’autre là où Dieu ne le fera pas. Elles n’ont pas besoin d’être sauvées.
Vos deux films dépeignent des unités sociales fermées et oppressantes. Quelle part de cette situation vient de choses que vous avez vécues ou observées dans la société croate ?
Une grande part. Je porte en moi la mentalité de la Croatie du Sud, où les gens ne se laissent pas vraiment vivre librement les uns les autres. Même le titre de Quit Staring at My Plate (litt. "Arrête de regarder mon assiette", nldt.) se réfère à ça : les gens sont toujours en train de se mêler de tout et de juger les autres. En Croatie, les gens jugent beaucoup, et ils sont hantés par la peur de tout ce qui est différent. Stanko, par exemple, est un personnage qui représente ça, ce jugement collectif permanent ; c'est la voix de la communauté. Mon film reflète inévitablement cette réalité.
(Traduit de l'anglais)
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