Kamal Aljafari • Réalisateur de With Hasan in Gaza
“Aussi bizarre que ça puisse paraître, je ne me souviens toujours pas d'avoir tourné toutes ces images”
par Ola Salwa
- Le réalisateur palestinien nous fait part des circonstances particulières qui l'ont amené à faire un film à partir de cassettes retrouvées de la vie à Gaza au début des années 2000

Cineuropa a rencontré Kamal Aljafari pour parler de son film, With Hasan in Gaza [+lire aussi :
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fiche film], revient sur les circonstances singulières dans lesquelles il a découvert ces images et raconte comment il en a fait un film.
Cineuropa : Le générique de fin indique que le film a été "conçu" (conceived) et non "réalisé" (directed) par vous.
Kamal Aljafari: J’utilise ce terme depuis quelque temps, car je pense que "concevoir", au sens de "rassembler", "recueillir" et trouver du matériel est une plus juste description de ce que je fais. Mon précédent travail, A Fidai Film, a été réalisé à partir d’images d’archives que j’ai réunies. Pour Hasan in Gaza, aussi, j'ai trouvé des images et j'en ai tourné aussi, il y a de nombreuses années, mais ça reste un travail sur les archives, non ? "Directing" fait un peu maladroit dans ce contexte, je trouve.
Vous avez tourné votre nouveau film, pourtant vous dites que c’est "le premier film que vous n’avez pas fait". Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ? Et aussi, comment avez-vous retrouvé ces images et quelle part de ce matériel avez-vous utilisée ?
Je suis tombé dessus il y a environ un an, complètement par hasard. Je regardais des MiniDV de mon premier film, tourné en Palestine en 2004. Tout en les visionnant et en organisant les cassettes pour les numériser, j’en ai trouvé une dont l'étiquette disait "With Hasan in Gaza" en arabe. Au début, je me suis dit que quelqu’un avait dû me la donner. Je suis allé voir l’entreprise à laquelle je voulais confier les bandes pour numérisation et je leur ai demandé de mettre cette cassette dans leur lecteur. Elle s’est bloquée. Un employé m’a dit de revenir le lendemain, car ils allaient devoir ouvrir le lecteur et réparer la cassette. Le lendemain, ils m'ont laissé la visionner et j’ai reconnu Gaza, mais je ne savais toujours pas d'où venaient ces images... jusqu’à ce que je m'y voie, dans une scène où je tends la caméra à un guide nommé Hasan en lui demandant s’il peut me filmer. Je me suis peu à peu rappelé être allé là-bas. Cependant, aussi bizarre que cela puisse paraître, je ne me souviens toujours pas d’avoir tourné toutes ces images, sauf un passage en particulier. Je me souviens d'avoir tourné une scène nocturne chez Hasan, qui m'accueillais ce soir-là (j’ai dormi dans la chambre de ses enfants). Une des raisons qui fait que je ne me souviens pas d’avoir filmé tout cela, c'est probablement que je n’avais jamais vraiment visionné ces images : je les ai simplement amenées avec moi en Allemagne, où j’étudiais à ce moment-là. Je ne les ai regardées pour la première fois qu’il y a un an. En tout, j’ai retrouvé trois cassettes : celle avec l'étiquette, et deux sans. Elles représentaient environ deux heures quarante de matériel, et le film final dure une heure quarante-six. Je me suis vite rendu compte que c’est un film qu’il ne fallait pas monter, qu'il ne fallait pas changer l’ordre des plans ; j’en ai simplement retiré certains. Je l’ai retrouvé tel que je l’avais filmé. Il était logique de le présenter ainsi aussi.
Quand on vous entend dire que vous aviez oublié le plus gros de ces images, on comprend l'impression assez troublante que procure le film. Vous aviez déjà dit, en parlant de votre film précédent, que "les Palestiniens existent non seulement comme une présence physique, mais aussi comme des fantômes".
Je pense que l’aspect fantomatique de ce film tient d’abord au fait que quand on le regarde, on sait que tout ce qu'on voit là n’existe plus. On se demande ce qu’il est advenu de toutes ces personnes, de tous ces enfants. Par ailleurs, je pense que, par nature, la photographie et le cinéma sont des médiums fantomatiques, parce qu’on saisit le temps même, on le fige. C’est quelque chose qui survit aux humains. On voit des personnes qui ne sont plus parmi nous, quand on a des photos ou des films d'eux : ces gens existent toujours à travers les images. Cela pose une question sur la relation entre la photographie, le cinéma et la mémoire. Dans le cas de Gaza, l’impression est particulièrement forte parce que tout ce qu'on voit a disparu. J’ai aussi l’impression de rendre visite au jeune homme que je fus, quand je regarde le film. Trouver ces images a été un vrai miracle. Je n’arrive toujours pas à croire que je les ai retrouvées.
Quels passages du film fini vous touchent le plus ?
Quand on a fait une projection test en salle, avant d’envoyer le film à Locarno, le moment le plus émouvant, celui qui m’a fait pleurer, c'est la scène où une fillette me dit de la prendre en photo, mais je n’arrive pas à la retrouver. Cela en dit si long sur les gens de là-bas, qu'on a complètement oubliés. Aujourd’hui, le grand public en sait davantage sur Gaza et la Palestine, mais les habitants de Gaza vivent dans ces conditions depuis presque 77 ans, et on les a toujours oubliés. Quand j’ai tourné ces images, en 2001, Gaza était déjà une prison à ciel ouvert, et c'est choquant, que le reste du monde ait laissé cette situation perdurer. En fin de compte, c’est ce qui a amenés les Israéliens à commettre leur génocide, et qui leur a permis de s’en tirer à bon compte jusqu'ici, aujourd'hui encore. Je pense que le monde entier porte la responsabilité de cela, pas juste les pays qui soutiennent Israël militairement et économiquement.
C’est un constat très triste, parce que nous qui vivons en Europe, nous disons toujours "Plus jamais ça", mais c'est en train d’arriver de nouveau et il est temps, maintenant, de prendre fermement parti, parce que les conséquences du génocide en cours et de la colonisation de la Palestine seront supportées par le monde entier et vont affecter tout le monde. Ma réponse dépasse le champ de votre question, mais je pense qu’il est vraiment important de comprendre l’impact émotionnel de ce qu’on voit dans le film.
(Traduit de l'anglais)
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