VENISE 2025 Semaine internationale de la critique
Evi Kalogiropoulou • Réalisatrice de Gorgonà
“Il faut se battre pour son pouvoir”
par Marta Bałaga
- VENISE 2025 : Dans le premier long-métrage de la réalisatrice grecque, l'heure de la revanche et du changement sociétal est arrivée

Dans une petite ville quelque part en Grèce, ce sont les hommes qui détiennent tout le pouvoir, et les femmes semblent l’accepter, du moins jusqu’à l’arrivée d’Eleni (Aurora Marion). On peut fonctionner autrement, insiste-t-elle, et bientôt, même la seule protégée du chef, Maria (Melissanthi Mahut), cède à ses paroles envoûtantes. Evi Kalogiropoulou nous parle de son premier long-métrage, Gorgonà [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Evi Kalogiropoulou
fiche film], présenté à la Semaine internationale de la critique. de Venise.
Cineuropa : C’est réjouissant de voir davantage de cinéma de genre dans les grands festivals, n’est-ce pas ?
Evi Kalogiropoulou : J’ai toujours été intéressée par le cinéma de genre, même si je viens d’un milieu, disons, plus intellectuel, en tant que peintre, artiste visuelle et vidéaste. J’adore les films d’exploitation, j’adore Tarantino. Je voulais faire un film de genre en adoptant un angle féminin parce que, comme vous le savez sans doute, même aujourd'hui, il y en a peu qui sont réalisés par des femmes.
Même pendant le développement du film, on me demandait sans cesse : "Pourquoi ne ferais-tu pas un drame social ? Pourquoi ne pas parler des femmes et de leurs droits reproductifs ?". C’est un point de vue tellement conservateur qui limite les sujets accessibles aux femmes. Si c’est ça qui vous intéresse, alors très bien, allez-y, mais pour ma part, je voulais expérimenter.
Votre film s'exprime à pleins poumons, et il est très rentre-dedans. C’est plaisant à voir, d’autant que je suppose que vous n’aviez pas un budget illimité ?
J’aurais aimé en faire encore plus. J’adore les scènes d’arts martiaux, par exemple, mais elles coûtent cher. Cela dit, pour ce qui est de limiter la partie artistique, c'est gérable. En Grèce, on apprend à être souples, on est bien obligés.
Vous mêlez mythologie grecque et des films trash. Il y a aussi quelque chose de très Mad Max dans tout cet univers.
Oui, il y avait Mad Max, c’est sûr, mais aussi Claire Denis, Quentin Tarantino et le cinéma grec des années 1970. J’ai repris leur esthétique, en essayant de la modifier un peu. Il y a là un peu de genre, et un peu d’art et essai. C’est amusant quand les choses se téléscopent comme ça.
Je pensais aux sirènes, à Perséphone et à sa mère, Déméter (nous avons tourné à Éleusis, où cet épisode mythologique est censé se dérouler) et au mythe de Méduse. Elle peut pétrifier les gens rien qu’en les regardant et elle a des serpents à la place des cheveux, mais son histoire est tragique : elle a été violée par Poséidon dans le temple d’Athéna. Furieuse, Athéna l’a transformée en monstre, alors qu’elle était la victime des violences ! Une femme punit une autre femme parce qu’elle a été violée.
Dans le film, une femme peut en punir une autre, mais elle peut aussi la soutenir. Vos personnages féminins sont résignés à leur sort, jusqu’à ce que Maria et Eleni osent le remettre en question.
En Grèce, nous faisons face à une crise colossale. Il y a énormément de féminicides, et les gens se demandent pourquoi cela continue d’arriver, si c'est la faute de la pandémie... Quoi qu’il en soit, tous les jours, des femmes meurent. Quand on nous dit que nous avons les mêmes droits… c’est des conneries. Même quand je conduis en Grèce, on m’insulte juste parce que je suis une femme. Mon film peut paraître violent, mais c’est ainsi qu'est la vie des femmes dans de nombreux endroits du monde. Il faut se battre pour conquérir le pouvoir qu'on devrait avoir.
Il faut aussi être en colère. Il y a de la colère dans ce récit.
Ces personnages ont toutes les raisons d'être fâchés. Je suis en colère tous les jours. Quand on voit Trump, ou ce qui se passe en Palestine, putain, on se demande ce qui ne tourne pas rond dans ce monde ! Eleni débarque dans cet univers et les gens disent : "C’est une sorcière". Tout le monde la montre du doigt, mais "la sorcière" est en réalité une personne de l’intérieur. Pour en revenir aux mythes que j’évoquais, l’histoire montre que les femmes ont toujours été criminalisées, en tant que sorcières ou que monstres. Je voulais renverser cette dynamique.
Eleni dit à Maria : "Tu n’as pas à être comme ces hommes". C’est un message important.
Ne sois pas comme un homme : sois juste une femme. Sois une femme en donnant à ce mot le sens que tu veux. C’est ça le rêve, je crois, pour moi aussi en tant que réalisatrice. Au lieu de m’entendre dire qu’il faudrait que je sois plus subtile, j’ai envie d’être bruyante et incisive. J’aime l’action ! Depuis toute petite, je lis beaucoup de BD et j’ai toujours toujours adoré voir toutes ces femmes, avec leurs superpouvoirs. Je ferai encore des films de vengeance et je continuerai à montrer la puissance de notre corps. Être une femme peut vouloir dire tellement de choses différentes.
Les histoires de vengeance, même Kill Bill par exemple, peuvent être très satisfaisants. Une héroïne qui est d'abord une victime fait faire une demi-volte à son destin.
J’aime quand je vais au cinéma et qu’à la fin, je me dis : "Eh ouais, on a buté ces salauds !". Pas dans la réalité, bien sûr, mais ça peut être vraiment galvanisant, or c’est si rare au cinéma aujourd’hui. Je veux que le public se sente comblé, comme je l’étais après avoir vu The Substance [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Coralie Fargeat
fiche film].
(Traduit de l'anglais)
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