email print share on Facebook share on Twitter share on LinkedIn share on reddit pin on Pinterest

VENISE 2025 Semaine internationale de la critique

Yanis Koussim • Réalisateur de Roqia

“J'écris sur mes blessures”

par 

- VENISE 2025 : Le cinéaste algérien aborde les traumatismes de son pays et livre une histoire d'horreur personnelle

Yanis Koussim • Réalisateur de Roqia
(© 2025 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Roqia [+lire aussi :
critique
interview : Yanis Koussim
fiche film
]
de l'Algérien Yanis Koussim, présenté à la Semaine internationale de la critique de Venise, navigue entre les temporalités et les genres, de la guerre civile algérienne des années 1990, moment où son héros, Ahmed, souffre d'amnésie, aux combats actuels d’un exorciste vieillissant. Dans cet univers, le mal n’est jamais loin.

Cineuropa: Vous jouez pas mal avec les codes de l’horreur, dans Roqia : le film baigne dans la terreur. Est-ce aussi un genre que vous aimez en tant que spectateur ?
Yanis Koussim :
Je suis un grand fan de films d’horreur. J’ai grandi dans les années 1980 : c’était l’âge d’or, pour ce genre de cinéma, avec Poltergeist,  Les Griffes de la nuit… Lorsque j’ai décidé d’écrire sur les années 1990, qui a été une décennie sanglante en Algérie, en relisant mon premier jet, je me suis rendu compte que ce sur quoi je travaillais, c'était un film d’horreur. Ce genre s’est imposé à moi, d’une certaine manière. Ça a été une révélation.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)
insularia_Josué

Vous avez aussi vécu ces événements. Pourquoi vouloir revenir sur tous ces faits traumatisants ?
En tant que cinéaste, j’écris à partir de mes blessures. Nous connaissions tous ces terroristes. Chaque Algérien en avait un dans le quartier, à l’école, dans sa famille, homme ou femme d'ailleurs (car il y avait aussi des femmes). Un beau jour, ces gens disparaissaient pour devenir de vrais monstres. Je me demandais : comment des gens comme vous et moi se mettent-ils soudain à commettre des crimes aussi affreux ?

À l'époque, j’étais adolescent, mais cette question a continué de m’accompagner toute ma vie. Je ne pense pas répondre à tout à travers Roqia, mais au moins, le film m'a permis de trouver ma réponse. J’ai résolu ce qui me préoccupait. J’espère simplement que tous les Algériens, et toutes les personnes confrontées au mal absolu, pourront un jour trouver la paix.

 Le récit est très suffocant. Vous aimez rester avec ces personnages dans des pièces sombres : on a l’impression qu’il n’y a ni air, ni moyen de s'échapper.
Beaucoup d’éléments de ce film me sont venus de manière totalement instinctive. Sur son côté étouffant, je m’en suis rendu compte au montage. Je me suis dit : "Il y a beaucoup de scènes d’intérieur !". Je crois que ça s'est fait inconsciemment, parce que ce genre de traumatisme est très enfoui en vous. Il reste à l’intérieur. Vous savez, quand on marche dans les rues en Algérie, on ne peut pas voir à quel point les gens sont traumatisés, car nous cachons ce secret entre nos murs.

Ce qui s’est passé en Algérie dans les années 1990, c’était vraiment la première fois : on avait l’impression que notre pays était un grand laboratoire du terrorisme. Avant cela, nous ne connaissions pas cette forme de peur. Le monde a fini par découvrir [le groupe terroriste] Daech, Al‑Qaïda, mais c’est venu bien plus tard. Au début, Raqi (l’exorciste) et Ahmed ne faisaient en réalité qu’un seul et même personnage. Cela a changé après que j'aie travaillé avec une excellente consultante en scénario, Ruth Atkinson, en essayant de comprendre comment aborder toutes les facettes de notre tragédie algérienne. On ne peut pas parler du passé sans le montrer. Il fallait aussi revenir sur le passé. Plus tard, j’ai ajouté la maladie d’Alzheimer et l’amnésie, car quand on tente d’effacer un souvenir, le mal revient. Je me suis documenté sur les terroristes, et c’est ce qui leur arrive : ils oublient complètement qui ils étaient. Ils oublient leur famille, leurs études, tout. Imaginez donc : vous avez un voisin que vous connaissez depuis l’enfance, avec qui vous jouiez au football, et puis il disparaît, et quelqu’un vous dit qu’il a tué des gens dans des conditions horribles. Vous ne connaissez plus cette personne ! Voilà pourquoi Ahmed est recouvert de tous ces bandages au début. Il est sans visage. Cela pourrait arriver à n’importe qui.

C’est vrai, et cela rend votre récit bien plus universel qu’on ne l’imagine. Était-ce un de vos objectifs ?
Quand on découvre qu’on a peut-être réussi à faire quelque chose d’universel, c’est comme un cadeau. Il est vrai aussi qu'après tout, je parle du bien et du mal, ce qui n'est pas lié à une seule religion ou à une seule nation. Ça concerne toute l’humanité. Il y a le mal qu’on a appelé le nazisme, celui qu’on a appelé le colonialisme, celui qu’on a appelé l’esclavage. Il y a le mal qui se déploie aujourd’hui à Gaza. Tout au long de notre histoire, nous avons toujours dû affronter le mal.

 Il y a dans le film une actrice, Adila Bendimerad, qui fait une brève apparition. Nous sommes en train d'écrire son prochain film, car elle est aussi réalisatrice, or l'action se situe pendant la conquête de l’Algérie par la France. Elle m’a dit que si on prend tous les massacres qui se sont produits dans les années 1990 et qu’on les compare à ceux de la colonisation, ils se recoupent largement. La plupart ont eu lieu exactement aux mêmes endroits. Le mal aime revenir au même endroit.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

(Traduit de l'anglais)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Lire aussi

Privacy Policy