Anders Thomas Jensen • Réalisateur de The Last Viking
“Je suis le seul metteur en scène danois faisant des films avec Mads Mikkelsen qui ne sera jamais nominé aux Oscars”
par Jan Lumholdt
- VENISE 2025 : Le réalisateur nordique nous explique qu'il a voulu, avec ce nouveau film, revenir aux bases du cinéma qui lui est propre

Le Danois Anders Thomas Jensen, plébiscité et encensé pour les scénarios qu'il a écrits pour des cinéastes comme Søren Kragh-Jacobsen, Lone Scherfig, Kristian Levring et surtout Susanne Bier (pour laquelle il a écrit six films, dont le titre oscarisé Revenge [+lire aussi :
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fiche film]), est lui-même un cinéaste accompli connu pour son sens du bizarre inquiétant et ses récits articulés autour de personnages louches, souvent des criminels, avec en toile de fond une Scandinavie pittoresque. Son sixième long-métrage, The Last Viking [+lire aussi :
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interview : Anders Thomas Jensen
fiche film], au programme à la 82e Mostra de Venise (hors compétition), offre au public international un assez rare aperçu de sa patte de cinéaste si distinctive.
Cineuropa : Cette année marque pour vous 25 ans de carrière comme réalisateur de longs-métrages. Votre premier, Lumières dansantes, a immédiatement séduit le public danois, qui continue d'affluer à chacun de vos films depuis. Lumières dansantes a des traits communs avec The Last Viking, presque comme si les deux films allaient ensemble.
Anders Thomas Jensen : Je suis ravi de vous entendre dire ça. J’ai essayé de revenir aux fondamentaux dans ma manière, surtout après Riders of Justice [+lire aussi :
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interview : Anders Thomas Jensen
fiche film], avec ses rebondissements sophistiqués. Pendant le montage de The Last Viking, mon monteur m’a demandé quel était le pivot du récit, mais à vrai dire, je ne pense pas qu’il y en ait un, et cette structure lâche est quelque chose que j’ai consciemment recherché. Le film présente assurément des similarités avec Lumières dansantes, notamment les flashbacks sur l’enfance des personnages principaux, mais je dirais que The Last Viking est bien plus sombre sur le plan psychologique. De ce point de vue, j’ai gagné en maturité et en expérience.
Il doit y avoir pas mal de critiques tentés de s'attaquer à l'ensemble de votre travail sur ce dernier quart de siècle et de tâcher de définir votre art particulier. On vous voit comme un réalisateur qui fait du cinéma d'auteur, avec votre univers à vous. Êtes-vous d’accord ? Qu’en pensez-vous ?
Oui, je serais plutôt d’accord, mais attention, je fais ce que je fais sans chercher à le faire. Il m'est arrivé d'essayer d’y m'extirper de cette conque, mais je ne pas pourquoi, je finis toujours par faire la même chose, par recourir à un style signature dont je n’ai pas conscience et dont il est peut-être bon que je n'aie pas conscience. Ça pourrait aussi paraître un peu ennuyeux, mais il y a aussi là-dedans quelque chose de rassurant, d’agréable et d’intéressant, et je dis cela non sans fierté.
Ressentez-vous parfois la pression de devoir livrer ce style en particulier, presque comme s'il s'agissait d'une obligation ou d'un contrat passé avec votre public ?
Non, car j’essaie vraiment, de temps en temps, de m’en éloigner. Mais bon... Je voulais que Riders of Justice soit 50% Susanne Bier, 50% moi, et finalement, ça a été surtout moi. Avec The Last Viking, j’ai fait un virage à 180 degrés dans l’autre direction en m'assumant totalement, tout simplement. C'est un récit où des figures tragiques trouvent un compagnonnage, ce qui est le type d'histoire que j’affectionne par-dessus tout.
Vous retrouvez ici une troupe d'acteurs de répertoire, en quelques sortes. Il y a vingt-cinq ans, beaucoup étaient encore des quasi-débutants en fin de vingtaine ou en début de trentaine. Aujourd’hui, beaucoup ont des carrières internationales. Nikolaj Lie Kaas, Sofie Gråbøl et Mads Mikkelsen étaient tous dans Lumières dansantes, et ils sont de retour dans The Last Viking. Nicolas Bro apparaissait dans votre court-métrage oscarisé Election Night en 1999. Votre talent comme auteur et faiseur d'images est salué, à juste titre, mais que diriez-vous de votre rôle de directeur d’acteurs ?
On n’en parle pas souvent, en effet. Et c’est en partie de ma faute, car je me présente comme scénariste, ce qui est fondamentalement vrai. Dans une certaine mesure, j’ai commencé à réaliser des films parce qu’il y avait des scénarios que j’avais écrits que personne d’autre ne voulait tourner, donc j’ai dû m’y coller moi-même. Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Quant à ma "troupe de répertoire", on se connaît par cœur depuis des années, et on se retrouve tous les cinq ans pour notre propre camp d’été, où on essaie de se lancer des défis à chaque fois de plus en plus grands. Par exemple, le rôle de Mads Mikkelsen dans ce film est assez exigeant, ce qu’il sentait d’ailleurs en l’acceptant ; je pense que très peu d'acteurs seraient capables d'y exceller comme ça. L’autre aspect, c’est le potentiel commercial que ces gens apportent aux films : ils constituent presque une sorte de "Rat Pack", et le public aime vraiment les voir jouer. Un nom comme celui de Mads fait des merveilles pour les financements. C’est un facteur qui mérite d’être mentionné.
Quant à votre propre nom sur la scène des festivals internationaux, il est habituellement "caché" derrière celui d'un réalisateur ou d'une réalisatrice. Ici, sur ce navire viking, c'est vous le capitaine. Considérez-vous vos propres films comme des films de festival ?
Je ne dirais pas ça, justement. Il y a une blague entre nous, qui dit que je suis le seul réalisateur danois travaillant avec Mads Mikkelsen qui ne sera pas nominé aux Oscars. Après, dans ce film, il y a peut-être un ton sérieux qui touche des cordes sensibles, et j'en profite avec joie : venir à Venise, c'est vraiment chouette.
(Traduit de l'anglais)
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