Mark Jenkin • Réalisateur de Rose of Nevada
“Tout film est un film fantôme”
par Savina Petkova
- VENISE 2025 : Le cinéaste britannique nous parle de son nouveau film, où un bateau de pêche perdu ramène deux jeunes hommes dans le passé, dans un village de bord de mer des Cornouailles

Le réalisateur cornouaillais Mark Jenkin, déjà récompensé aux BAFTA, dédie toute son attention à la relation complexe entre les individus et la communauté à laquelle ils appartiennent, mais dans son nouveau film, Rose of Nevada [+lire aussi :
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fiche film], présenté à Venise dans la section Orizzonti, les choses ne sont pas si simples. Le film emprunte son titre au nom d'un chalutier qui, après avoir disparu en mer avec tout son équipage il y a une trentaine d’années, est réapparu au port. Nick (George MacKay) et Liam (Callum Turner), nouveaux dans la région, montent à bord du Rose of Nevada sans rien savoir de tout cela, mais le bateau va savoir leur faire prendre conscience, à sa manière, des sacrifices nécessaires pour que la vie continue. Jenkin a écrit, réalisé, photographié et monté lui-même ce film qui traverse passé et présent, guidant les deux hommes dans un voyage qu’ils n’auraient jamais imaginé entreprendre. Quelque chose cloche ici, et Jenkin a accepté de nous en dire plus sur ce dont il s'agit.
Cineuropa : Rose of Nevada est une machine à voyager dans le temps. Qu’est-ce que le temps pour vous ?
Mark Jenkin : Le temps, au cinéma, c'est tout ! Le fait est que l'humanité a inventé le temps : l’idée de le mesurer, de se le représenter comme une horloge qui ne s'arrête jamais, la notion de productivité, etc. Notre conscience, elle aussi, est entièrement liée au temps : nous sommes hantés par le passé et toujours inquiets de l’avenir. Ceci étant dit, pour essayer de donner un sens à tout cela, et réanimer le temps, nous avons inventé le cinéma.
Après Enys Men [+lire aussi :
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fiche film], il a été dit que votre nouveau travail est aussi un film de fantômes. Le voyez-vous ainsi ?
Peut-être, en surface, mais au fond, tout film est un film de fantômes. Le cinéma est le médium fantôme par excellence. Pas besoin de remonter très loin : on peut regarder un film des années 1970 et constater que la plupart de ses acteurs (voire tous) sont déjà morts dans la vraie vie alors qu'à l’écran, ils sont animés et continueront à jamais de vivre et de parler. Et puis il y a le montage, avec ses décalages temporels et géographiques, ses sauts en avant et en arrière dans le temps. C’est ainsi que fonctionne notre cerveau. D’une certaine manière, plus l’approche formelle du temps y est expérimentale, plus un film semble réaliste.
En regardant ce film, on entre dans une double temporalité, mais quel a été le rythme des premières étapes de la fabrication du film, du scénario au tournage, puis au montage ?
Le scénario était simple dans la mesure où les deux temporalités sont bien séparées : les 30 premières pages se déroulent de nos jours et les 80 suivantes nous ramènent en 1993. Au niveau du tournage, notre rythme a été dicté par notre plan de travail. Par exemple, chaque plan depuis l’intérieur du bateau vers le quai a été tourné dans un port auquel nous n’avions accès que pendant huit jours tandis que tous les contrechamps, du quai vers le bateau, ont été tournés deux semaines plus tard dans un autre port et que tout ce qui se passe sous le pont a été filmé en studio, où l’intérieur du bateau a été construit sur un système à cardan. Le tournage a donc été incroyablement fragmenté. C’est ça qui me réjouit : égarer le public. D’une certaine manière, tout n’est que mensonges et poudre aux yeux, et j’adore quand [on le fait suffisamment bien pour que] ça passe malgré tout.
Comment reproduire une tempête et les conditions difficiles qui vont avec ?
La tempête, c’était des seaux d’eau jetés sur le plateau et sur les acteurs ! Les scènes où les personnages de George et Callum sont à l’arrière du bateau, par exemple, nous les avons évidemment tournées au port, mais nous avions dix personnes tenant des cordes attachées à un mât en haut du navire, et quand elles tiraient, le bateau bougeait. Nous avions une cuve d’eau de deux tonnes avec un bateau de sécurité, ainsi que des jet-skis et des hors-bord pour brasser l’eau… Quand on regarde les rushes avec tous ces éléments pris séparément, puis qu’on les monte ensemble en succession rapide, on sent l’énergie croître en fonction du rythme du montage. Après, il suffit d'ajouter tous les effets sonores par-dessus.
Vous avez tourné avec une caméra Bolex qui n’enregistre pas le son. Comment s'est passée la création du paysage sonore pour ces environnements particulièrement complexes ?
Je n’ai enregistré aucun son au moment du tournage et je ne suis pas retourné sur les lieux. Au lieu de ça, j'ai récupéré des sons ailleurs et usé d'effets sonores. Beaucoup des bruits de la mer qu'on entend dans le film ont été ralentis et transférés sur bande, après quoi j'ai ralenti manuellement la bande dans le magnétophone, ce qui produit ce grondement. D'autres fois, j'ai utilisé un enregistrement de ma respiration dans un micro à réverbération et je l'ai ralenti dix fois. Le bruit que fait l’impact des vagues était parfois rendu par un tambour. En somme, j’essaie d’être aussi expérimental que possible dans le design sonore.
(Traduit de l'anglais)
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