Stephan De Potter et Marc Smit • Distributeurs, Cinéart
“Nous essayons de sélectionner des films qui donnent du sens aux choses et ouvrent les yeux des gens sur certaines réalités de la vie”
par Sevara Pan
- Prenons le chemin de la Belgique et des Pays-Bas pour en savoir plus sur les spécificités du travail du duo de distributeurs dans la région Benelux

Pour notre entretien Distributeur du mois de septembre, c'est aux Pays-Bas et en Belgique que nous nous rendons, pour discuter avec Marc Smit et Stephan De Potter, co-DG de Cinéart. Notre conversation a surtout porté sur les spécificités du travail à l’échelle du Benelux.
Cineuropa : Pouvez-vous nous parler de la ligne éditoriale de Cinéart ?
Stephan De Potter : Cinéart fête cette année ses 50 ans. Notre modèle économique et notre ligne éditoriale consistent avant tout à découvrir de nouveaux talents, à les accompagner au fil des années et à lancer leurs films dans les salles. Notre catalogue combine de grands noms et des cinéastes confirmés avec de nouvelles découvertes, dont nous suivons le travail sur la durée. Nous nous engageons aussi à soutenir nos réalisateurs nationaux, tant aux Pays-Bas qu’en Belgique, par exemple Sacha Polak et Alex van Warmerdam aux Pays-Bas, et Fien Troch ainsi que les frères Dardenne en Belgique.
Marc Smit : Le spectre de ce que nous faisons est assez large. Il va du petit premier film ou du documentaire à des productions plus importantes, comme Babygirl, dont nous avons organisé la sortie en début d'année. Nous essayons aussi de sélectionner des films porteurs de sens, qui ouvrent les yeux du public sur certaines réalités de la vie.
S. De P. : Il s’agit principalement de films d’art et essai, mais aussi parfois d’œuvres d'auteurs avec un potentiel transverse. La qualité des films est essentielle pour nous. Je dirais aussi que ce qui prime pour nous, c'est plus le réalisateur que les acteurs. Le scénario et le metteur en scène comptent davantage que la présence d’une star.
De combien de titres vous occupez-vous chaque année ?
S. De P. : Nous avons actuellement un peu plus de 30 sorties annuelles en Belgique, et environ 20 à 25 aux Pays-Bas.
M. S. : Cela s'explique par le fait que la Belgique réunit deux communautés linguistiques, la francophone et la flamande, ce qui signifie que nous devons nous adresser à des publics différents par leur langue et leur culture. Par exemple, certains films français conviennent bien à la partie francophone de la Belgique, mais pas nécessairement à la partie flamande, ce qui fait que davantage de titres français peuvent être lancés en Belgique, et moins aux Pays-Bas ou en Flandre. À l’inverse, certains films se prêtent mieux à un public flamand/néerlandophone ou plus international qu’au territoire francophone.
Comment votre équipe travaille-t-elle à l’échelle du Benelux ? Quelles sont les spécificités de ces marchés qui orientent vos stratégies sur ces territoires ?
M. S. : Nos bureaux sont à Bruxelles et Amsterdam, mais le contact entre Stephan et moi est permanent. Une grande partie des décisions que nous prenons en termes d’acquisitions, de personnel et de philosophie sont totalement partagées. Nous sommes très ancrés localement, mais nous opérons comme une seule région : le Benelux. Nous choisissons les films ensemble et nous les achetons ensemble, sachant qu’un film pourra être mieux adapté à un territoire qu'à l’autre. En revanche, les sorties et le travail local se font séparément, car nous sommes très présents sur le terrain, et les territoires diffèrent dans leur approche et leur dynamique. Donc nos équipes interagissent toujours, mais à ce stade, le travail devient plus local.
S. De P. : Nous considérons Cinéart comme une entreprise du Benelux et nous prenons ensemble toutes les décisions importantes. S'agissant du travail sur les titres eux-mêmes, nous cherchons toujours la meilleure façon de promouvoir les films sur chaque territoire. Nous pouvons donc parfois utiliser la même affiche ou la même bande-annonce, mais nous sommes aussi suffisamment ouverts pour considérer que quelque chose peut convenir davantage aux Pays-Bas ou à la Belgique. Nous laissons toujours assez de marge pour nous adapter et aborder chaque territoire différemment.
M. S. : Par exemple, L'Amour ouf a eu un immense succès en France et en Belgique, mais il n’a pas vraiment fonctionné aux Pays-Bas, où le public et les salles n’ont apparemment pas été convaincus par le mélange d’éléments art et essai avec le traitement un peu plus commercial du récit. Mais c’est quelque chose que nous sentions dès le départ. Un autre film français, En fanfare, a remporté beaucoup de succès dans les deux pays, au-delà de nos attentes, même. C’est l’avantage d’être aussi locaux et proches de nos marchés : on peut sentir quels films (en l’occurrence, français) ont en eux quelque chose qui peut toucher le public néerlandais et quels films, bien qu'ils aient fait un tabac en France, ne résonneront pas de la même manière.
S. De P. : Nous ne cherchons pas nécessairement à avoir les mêmes dates de sortie. Chaque territoire décide de la meilleure date pour son marché, ce qui peut représenter trois, quatre, voire cinq mois d’écart entre les sorties dans les deux pays. Par exemple, The Outrun est sorti pendant une période délicate aux Pays-Bas. En Belgique, il était plus compliqué de trouver un bon créneau à ce moment-là, de sorte que nous avons reporté la sortie du film, et nous avons bien fait : nous avons lancé le film dans les salles belges plusieurs mois plus tard, pendant une période moins concurrentielle, et il a très bien marché. Nous sommes ouverts par rapport à ça. Nous travaillons ensemble, mais si un pays décide de sortir un film plus tard, ça ne pose aucun problème. Cette flexibilité est très importante.
Qu’est-ce qui a motivé Cinéart à se lancer dans le développement et le financement de films ? En quoi une telle implication influe-t-elle sur votre rôle de distributeur ?
M. S. : Cette décision remonte à environ cinq ans, et nous ne sommes pas les seuls à l’avoir prise. À mesure que le secteur évoluait, nous avons noté que de plus en plus de films étaient achetés à l'international par des acteurs comme Searchlight Pictures ou Focus Features. On sentait qu'une consolidation et une mondialisation étaient à l’œuvre jusque dans notre niche, et nous nous sommes dit qu’il était important d’être présents très tôt sur les projets. L’idée était d’ajouter une corde de plus à notre bel arc. Nous faisons de la distribution, mais comme nous suivons fidèlement le travail d’auteurs comme Asghar Farhadi, Joachim Trier et Fien Troch, nous avons jugé précieux de pouvoir aussi les aider à développer ou financer leurs films. Nous le faisons désormais soit directement, soit via une coentreprise que nous avons créée à Londres avec Curzon et Madman. Parmi les films que nous avons aidés à développer ou dans lesquels nous avons investi figurent Bad Apples avec Saoirse Ronan, présenté à Toronto, et Ballad of a Small Player d'Edward Berger. Nous avons également participé au développement et au financement de Lowland Kids, un documentaire produit par la société de Darren Aronofsky, Protozoa Pictures, qui a fait sa première à CPH:DOX.
Pouvez-vous citer certains des titres les plus marquants sur lesquels vous avez travaillé ?
M. S. : Il y a beaucoup de films dont nous sommes fiers. Parmi les plus récents, je peux citer deux titres français, L'Attachement et En fanfare, qui ont très bien marché aux Pays-Bas. Nous avons été ravis de pouvoir les aider à trouver leur niche et leur public. Voilà deux exemples de films qui ont trouvé un écho particulier aux Pays-Bas. Nous avons aussi le réalisateur néerlandais Sven Bresser, dont le film Rietland a fait sa première à Cannes et représente les Pays-Bas aux Oscars. Nous ne l’avons pas encore lancé dans les salles, mais c’est un petit bijou dont nous avions acquis les droits avant Cannes, et qui fait en ce moment un formidable parcours.
S. De P. : J’ajouterais La Voix de Hind Rajab, un des films dont on a le plus parlé à Venise. Nous suivons Kaouther Ben Hania depuis longtemps, et voir son travail présenté et applaudi ainsi à la Mostra a été formidable. C'est un des joyaux que nous allons bientôt sortir, de même que Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch, La Grazia de Paolo Sorrentino et Aucun autre choix de Park Chan-wook.
(Traduit de l'anglais)
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