Trương Minh Quý • Co-réalisateur de Hair, Paper, Water
“On peut toujours créer quelque chose de significatif à partir de choses minimes”
par David Katz
- Le réalisateur vietnamien nous parle de la genèse de son nouveau documentaire, immersif et hypnotisant, et réfléchit à la belle carrière que lui-même a eue jusqu'ici

Hair, Paper, Water… [+lire aussi :
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interview : Trương Minh Quý
fiche film], de Trương Minh Quý et Nicolas Graux, est un film dont l'apparence modeste est trompeuse. Le film a beaucoup attiré l’attention en cette fin d’année, après sa première à Locarno et le Léopard d’or remporté dans la section Cinéastes du présent, après quoi il a trouvé de belles vitrines au Festival du film de New York et au Festival BFI de Londres. DocLisboa a célébré la semaine dernière, bien que Truong soit encore très jeune, la jolie carrière qu'il a déjà faite jusqu'ici à travers une rétrospective intégrale mettant en avant l’ampleur de son travail et la puissance troublante des images qu'il arrive à créer, que ce soit dans le champ de la fiction (notamment avec Viêt and Nam [+lire aussi :
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fiche film], qui a fait sa première à Cannes en 2024) ou dans l'œuvre plus ethnographique qu'il a coréalisée avec Graux, qui illustre aussi son sens aigu du travail en collaboration. Cineuropa a rencontré Trương à Lisbonne pour faire le point sur son succès dans le monde des festivals, et mieux comprendre comment il a composé son nouveau film, tout à fait subjuguant.
Cineuropa : Comment avez-vous connu l'héroïne de Hair, Paper, Water…, Madame Hâu ?
Trương Minh Quý : En faisant mes recherches sur mon dernier documentaire, The Tree House [+lire aussi :
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fiche film], je me suis rendu compte que je voulais faire quelque chose autour du peuple Ruc : l’idée qu’ils vivaient dans des grottes me semblait très riche. Je suis donc allé dans la région où la plupart d’entre eux vivent, le long de la frontière entre le Vietnam et le Laos, pour y trouver un personnage. C’est ainsi que j’ai rencontré Madame Hâu.
Pendant le tournage de The Tree House, je lui ai demandé comment elle ferait pour retourner dans la grotte si la vallée était inondée. Elle a dit qu’elle irait en bateau, bien que la grotte soit en réalité sous l’eau, ce qui me paraissait très abstrait. Il y a là quelque chose de si mystérieux, de si beau. Pour Hair, Paper, Water…, Nicolas et moi avons voulu créer l'imagerie du film avec elle.
Pouvez-vous nous parler de la façon dont le film fusionne texte et image à travers ses intertitres (qui cherchent directement à illustrer la langue ruc) ?
J'en avais aussi utilisé dans mes films précédents. Pour ce film en particulier, nous nous sommes demandé si ce ne serait pas trop simpliste, que l’image apparaisse parallèlement à sa forme linguistique, mais au fil de notre travail, nous avons compris la nature du lien entre Madame Hâu et ses petits-enfants, dont l’une a déménagé à Saigon, alors nous l’y avons suivie quand elle lui a rendu visite pour la première fois, et cela n’était pas prévu au départ. C'est très commun, presque une convention, de quitter son lieu de naissance pour aller gagner sa vie en ville – tout le monde fait ça à vrai dire, partout sur la planète –, mais le risque est qu'on oublie sa culture ancestrale, d’autant que la langue ruc dans son ensemble est déjà très vulnérable.
Les intertitres créent un flux narratif et donnent une structure au film. Sans eux, il ferait très fragmenté. Nous concevons souvent, dans n’importe quelle langue, le mot comme une sorte de brique qui permet de construire des phrases, et la plupart du temps, nous négligeons de considérer les mots par eux-mêmes.
Une chose relie très nettement Viet and Nam et Hair, Paper, Water : un intérêt marqué pour les espaces souterrains (les mines dans le premier, la grotte de Madame Hâu dans le second). Ils renvoient à ce qui est caché ou qu'il faut déterrer, dans la société vietnamienne et dans le paysage.
Ici à DocLisboa, ils montrent mes travaux précédents, et indéniablement, ces espaces ont toujours été présents dans mes films. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est un motif important, tout simplement parce que je me sens moi-même comme mes personnages : nous ne faisons jamais fondamentalement partie des lieux. Dans mes récits, j’aime créer un sentiment de distance, qu’elle soit temporelle ou spatiale, et scruter l’avenir comme le passé.
Comme The Tree House, Viet and Nam et maintenant Hair, Paper, Water... ont beaucoup circulé dans les festivals, avez-vous le sentiment que le public, les critiques et les programmateurs sont peu à peu en train de se mettre sur votre longueur d’onde et de vous compter parmi les cinéastes à suivre du moment ? Les retours et les louanges ont-ils affecté la manière dont vous pensez travailler à l’avenir ?
Je comprends qu’il y ait certaines attentes, surtout par rapport à quelqu'un qui est allé à Cannes avec un film comme Viet and Nam, mais je m’efforce de ne pas oublier l’époque où je faisais des films à partir de rien, comme quand j'ai travaillé avec mes parents pour faire mon premier long-métrage, The City of Mirrors. Il y a toujours une tonne de stimuli autour de moi, dans la vie, et on peut toujours créer quelque chose de signifiant à partir de choses minimales. Il ne faut pas que j'oublie ça, même si je passe à des productions plus importantes, avec beaucoup d’argent.
(Traduit de l'anglais)
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