Daniel Vidal Toche • Réalisateur de La anatomía de los caballos
“Le quechua n'est pas une culture ni une langue linéaire”
par Alfonso Rivera
- Le réalisateur péruvien revient sur aspects de son premier film, comme les dures conditions de tournage, le travail de son équipe et sa structure temporelle, idiomatique et dénonciatrice singulière

La anatomía de los caballos [+lire aussi :
critique
interview : Daniel Vidal Toche
fiche film], qui est le premier long-métrage de Daniel Vidal Toche (formé à l’ECAM et auteur du moyen-métrage Salir de aquí), a reçu au 22e Festival du cinéma européen de Séville le prix de la meilleure photographie et celui des meilleurs décors (lire l'article). Le réalisateur péruvien nous en dit plus sur son film, tourné dans son pays.
Cineuropa : Tourner dans des décors naturels aussi particuliers n'a pas dû être simple.
Daniel Vidal Toche : C’est un espace très beau et très rude, difficile à filmer. Ces paysages de montagne peuvent paraître idylliques, inondés d'un beau soleil, mais on ne parvient pas toujours à en rendre la rudesse. Ça dépend de la manière dont on les filme. Bien que nous ayons souffert du froid et de la pression atmosphérique, il nous a fallu réfléchir pour arriver à transmettre cette âpreté – à travers les couleurs, le placement de la caméra et le format des images.
Ce format 4:3 rend bien la sensation opprimante qui affecte les personnages.
En effet. Le format horizontal renvoyait à la carte postale, alors que la verticalité offrait quelque chose de très intéressant, en relation avec le ciel. Ainsi, le film se referme sur les personnages.
Qu'est-ce qui vous a amené à structurer le film ainsi, en le faisant se déployer sur deux lignes temporelles différentes ?
Ce choix découle du langage même du film. Le quechua appréhende autrement la notion de temps : que ce soit comme culture ou comme langue, il n'est pas linéaire. En Occident, nous raisonnons toujours en termes de progression, comme si c'était inévitable, comme si l’arithmétique nous avait complètement happés, mais dans la culture quechua, cette arithmétique n’existe pas : au lieu de ça, on a une spirale de choses qui reviennent encore et encore. Dans la culture quechua, l’avenir est derrière. C’est ce que j’ai entendu là-bas : le passé est devant, parce qu’on peut le voir et s'y rapporter, alors que l’avenir n’existe pas et qu'on ne peut pas entrer en contact avec lui. Je crois qu’on peut réellement intervenir sur le passé, le transformer, et cela est plus que nécessaire au Pérou, où les visions portant sur l’avenir sont rares parce que nous ne nous sommes même pas encore fondés nous-mêmes, qu'il n’y a pas de "nous" – alors que dans la culture quechua, il y en a un, ce qui rend possible l’espoir que quelque chose se crée ou se modifie, et qu'émerge un "nous". À partir de ces conceptions, il s'agit de s'opposer à la linéarité, à la notion de progrès et à la vision instruite/économique sur lesquelles le pays a été bâti et de tout repenser en adoptant un regard qui nous le permette, c'est-à-dire en faisant de cette relation au temps la structure même du film. Ça a été compliqué, mais après avoir passé du temps en immersion dans cette culture, cela nous est devenu naturel.
Les rituels montrés et la langue quechua parlée dans le film offrent au spectateur une immersion en profondeur dans la culture péruvienne.
C’est une immersion et une manière de me connecter à elle. Je viens d’un autre Pérou, celui de Lima, d’une société classiste et raciste qui vous tient à distance de cette montagne qui apparaît dans mon film. Huit millions de personnes parlent le quechua, mais sur la côte, nous n’en connaissons pas un seul mot. Là-bas, le lien avec cette langue pourtant si répandue est inexistant. Quand on commence à se demander pourquoi et qu’on va vers ces espaces, on découvre qu'il y existe une chose avec laquelle nous n'avons jamais cherché à établir un lien. Au Pérou, nous sortons de décennies de crises politiques continues et de moindre représentation de bien des citoyens. Beaucoup de gens ont été assassinés pendant que je préparais le tournage. Certains ont été abattus depuis des hélicoptères par la police et l’armée. Rien de tout cela n’a vraiment filtré. Sous le nouveau président, ils ont tué un garçon et en ont laissé un autre dans un état végétatif, mais ils ne tirent pas sur des habitants de Lima issus des classes aisées : ils agissent là où ils estiment qu’il n’y aura pas de conséquences. Au Pérou, il existe un capitalisme que l'État, absent, ne vient jamais médiatiser, or le marché n’hésite pas à laisser tout un village sans eau.
L’écologie est un des thèmes du film.
Il n'est pas tolérable qu’une compagnie minière qui extrait de l’or, située à la source d’une rivière péruvienne où j’ai tourné, use de pratiques qui ne sont plus légales pour séparer les métaux. Ils font du cours d'eau une rivière jaune, radioactive, qui provoque des mutations chez les animaux et fait entrer des métaux dans le sang de la population de la vallée, annihilant toute possibilité de développement économique, et ce sans aucun bénéfice pour la population. Les seuls à en profiter sont une famille qui, de surcroît, ne contribue pas au développement économique du pays.
(Traduit de l'espagnol)
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