Ana Urushadze • Réalisatrice de Supporting Role
“Le combat intérieur de ce personnage prend la forme extérieure d'un voyage"
par Marta Bałaga
- La réalisatrice présente l'histoire d'une ancienne star du cinéma oubliée qui se bat pour décrocher un autre rôle, et pour renouer avec tous ceux qu'il a oubliés pendant ses années de gloire

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fiche film] d'Ana Urushadze (à laquelle on doit déjà Scary Mother [+lire aussi :
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fiche film]), Dato Bakhtadze incarne une star de cinéma oubliée. Le film, sélectionné dans la compétition Tiger de l’IFFR, le montre en train de se battre pour décrocher un nouveau rôle, mais aussi, accessoirement, pour retrouver toutes les personnes qu’il a laissées derrière lui à l’époque de sa gloire. Y compris son fils.
Cineuropa : Qu'est-ce qui vous a intéressée dans l'idée de suivre un acteur dont l'heure de gloire, et les plus beaux rôles, sont derrière lui ?
Ana Urushadze : L’idée que son heure de gloire et ses plus beaux rôles sont derrière lui représente en réalité son point de vue. C'est ce qu'il croit de lui-même, et ce sentiment façonne la manière dont il se perçoit et dont il perçoit le monde. Au fil du récit, je pense qu’il commence à changer d’avis.
Au moment du casting, je cherchais une intuition viscérale, à trouver quelqu'un dont je me serais dit : voilà l’acteur qu’il me faut ! Or sous mes yeux, Dato a donné vie au personnage : il est devenu Niaz. De manière très minimaliste, contenue, il est arrivé à transmettre tout l’univers intérieur du personnage. Le simple fait qu’il se tienne dans le cadre suffisait à faire fonctionner la scène. Il a apporté à ce rôle un dévouement absolu et un grand professionnalisme. Je peux dire exactement la même chose de Nata Murvanidze, l’héroïne de mon premier long, Scary Mother, qui joue ici l’épouse de Niaz. C’est un vrai luxe, et un privilège, de travailler avec des acteurs comme eux.
Vous suivez votre personnage principal sur une semaine, mais le temps joue des tours, ici, ce qu'il souligne d’ailleurs lui-même. Ce long parcours est-il une synthèse de toute son existence ?
Je dirais que l’impression générale du film a précédé l’histoire elle-même. Dès le départ, je savais qu’il devait se déployer sur une longue période. Son combat intérieur se manifeste par un voyage extérieur ; cette durée était nécessaire pour qu’il opère une forme de transformation.
Il rencontre beaucoup de monde en chemin, mais ces rencontres ont quelque chose d’étrange. Il croise par exemple un oiseau mort et une femme défigurée. Pouvez-vous évoquer ce glissement vers un terrain plus onirique ?
Pour moi, c’est vraiment le terrain principal, car le grand sujet du film, c'est la prise de conscience. Il en fait d’abord l’expérience en rêve, quand il se rend compte qu’il est en train de rêver. Il en prend le contrôle en allant là où il veut vraiment aller et en rencontrant ceux qu’il désire vraiment rencontrer – en l’occurrence, son fils. Plus tard, il fait la même chose dans la vie réelle. Il passe, au sens figuré comme au sens propre, du siège passager au siège conducteur afin de rencontrer son fils.
C’est exactement ce que Dato m’a dit qu'il aimait dans ce personnage. Il a mentionné quelque chose de l'ordre de “On connaît le roi à sa cour”. Niaz est défini par son environnement : le monde qui l’entoure révèle qui il est. C’est aussi ce qui rend le long parcours qu'il fait si fondamental. Comme vous le dites, il rencontre de nombreuses personnes, et chacune renvoie à une partie spécifique de sa vie. Il se dévoile subtilement à travers ces gens.
D’une certaine manière, on a l’impression que son “échec” professionnel lui apporte une forme d’apaisement.
Ce n’est pas l’échec en soi qui l’apaise, c’est le fait qu'il arrête d'y penser constamment et, ce faisant, reprenne la main sur sa vie et sur son destin. Au bout du compte, ça le conduit peut-être non pas à une véritable rédemption, mais à un état plus léger, moins conditionné par ses soucis et ses peurs.
Aimez-vous ce type de personnages imparfaits ?
En réalité, je vois chaque personnage qu'on a ici comme parfait, mais lesté par des éléments du passé de nature et d’ampleur différentes. Dans ce film, le fardeau devait être lourd : le personnage devait porter en lui de gros traumatismes, car l’objectif était de montrer une transformation, et ce qui se produit quand on cesse enfin de porter une partie de ce poids.
Niaz ne reconnaît plus l’industrie du film – on le voit dès la première scène. Vous inspirez-vous ici de choses que vous avez vous-même constatées ?
Nous venons d’une période post-soviétique agitée. Le début des années 1990 a été instable et traumatisant en Géorgie, et cette époque a façonné la manière dont les gens se rapportent au travail, à l’autorité et au changement. Beaucoup ont perdu leur emploi, et presque tout le monde a vécu des choses très traumatisantes. Ça a été une période de quasi-absence de progrès, mais elle a préparé le terrain pour l’émergence de quelque chose de nouveau.
De ce fait, il existe un fossé considérable entre les baby-boomers et la génération Z, que l’acteur et la réalisatrice représentent dans le film. L’écart entre ma génération et la précédente n’est pas aussi large. Ceci étant dit, l’idée initiale du film m'a été inspirée par une rencontre compliquée que j’ai eue avec un acteur plus âgé, qui s’est offusqué de me voir à la fois à la réalisation et au scénario. Il m’a dit que j’étais “trop ambitieuse”, avant de quitter la pièce précipitamment.
(Traduit de l'anglais)
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