Tawfik Sabouni • Réalisateur de De l’autre côté du soleil
"Tourner dans la prison a fait remonter des choses, a activé la mémoire"
par Aurore Engelen
- BERLINALE 2026 : Rencontre avec le cinéaste belgo-syrien, qui discute son film qui revient sur son expérience partagée avec d’autres ex-détenus de la terrible prison de Saidnaya

Récemment diplômé de l’INSAS à Bruxelles après avoir dû quitter la Syrie où il a été emprisonné suite aux manifestations qui ont secoué le pays en 2011, Tawfik Sabouni présente en première mondiale à la 76e Berlinale dans la section Panorama son premier long métrage, le documentaire De l’autre côté du soleil [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Tawfik Sabouni
fiche film], un film extrêmement personnel, à la première personne, qui revient sur son expérience partagée avec d’autres ex-détenus de la terrible geôle syrienne de Saidnaya. Mettant en place un dispositif hybride pour faire exister le passé par le récit des témoins invités à rejouer le quotidien de leur détention, il donne à voir et à entendre, au sein du bâtiment abandonné peuplé par les fantômes des disparus, l’inhumanité à l’oeuvre, mais aussi la fraternité et la solidarité.
Cineuropa : Quelles sont les origines de ce projet extrêmement personnel ?
Tawfik Sabouni : J’ai toujours eu le désir de montrer au monde ce qui s’était passé à l’intérieur de cette prison, parler pour les proches disparus là-bas, mais je voulais en faire un film de cinéma, pas un reportage. J’étais obsédé par le premier visage que j’y ai vu, le jour de mon arrestation. Et par la façon dont nous étions tellement d’hommes à avoir vécu la même expérience sans même nous connaitre. A l’origine je comptais tourner en studio, en Belgique, avec des réfugiés syriens rencontrés ici. Mais quand le régime est tombé, et qu’il est apparu que l’on pourrait tourner dans la prison de Saidnaya, la nécessité s’est imposée à moi. Alors j’ai lancé une recherche pour trouver les personnages du film. J’ai moi-même été détenu dans cette prison, ce qui a beaucoup joué dans la relation de confiance que j’ai pu établir. Chaque histoire individuelle complète l’histoire d’un autre, pour finir par ne construire qu’une seule histoire.
Vous faites le choix de convoquer la mémoire par le lieu et les corps, de la spatialiser.
Oui, c’est exactement ça. Avant le tournage, j’ai rencontré chacun des anciens prisonniers qui m’a raconté son histoire. Et puis est arrivé le tournage. C’était la première fois que chacun d’entre nous revoyions la prison. Et petit à petit, on s’est mis à revivre, et rejouer ce que nous avions vécu. C’était littéralement ça le travail de mémoire. Remonter en nous-mêmes, et partager. J’avais une idée de ce que chacun avait à raconter, mais le lieu nous a poussé à improviser, il a fait remonter des choses, il a activé la mémoire.
Le lieu fait co-exister le présent des protagonistes, et leur passé, qui ressurgit à travers les mots. Comment avez-vous fait pour gérer les émotions qui vont avec ?
C’était forcément difficile à accueillir, d’autant que j’étais des deux côtés de la caméra. Avec les prisonniers, je partageais ma souffrance, la douleur, les souvenirs. Et puis derrière la caméra, avec l’équipe, j’étais le réalisateur. Du coup, le chef opérateur était vraiment mon oeil devant le moniteur. Avec les protagonistes, je devais certes recueillir leur peine, leur colère, mais parfois, c’était eux qui recueillaient la mienne. Qui me donnaient la force. Il était important pour moi que chacun soit libre de partir s’il le souhaitait, qu’il n’y ait aucune obligation. Parfois on a arrêté le tournage pendant un, deux jours, pour laisser les choses reposer.
Le film rappelle brièvement les chiffres, les 177.000 personnes disparues dans les geôles syriennes. Et chacun de vos ex-détenus a ses propres disparus dans la prison, qui un frère, un cousin, un ami. C’est aussi un film sur tous ces fantômes ?
C’est un lieu hanté par les plaintes des hommes morts dans cette prison. Il y a une scène que j’ai coupée au montage, mais qui dit pour moi combien le lieu est habité. Quand on est arrivé, Mahmoud a dit : je reconnais cette odeur. Même quand les murs auront disparu, cette odeur sera toujours là. En entrant dans le bâtiment, on a senti toutes ces âmes.
Vous avez recours à des mannequins qui interviennent dans certaines scènes, et qui figurent les corps décharnés des prisonniers.
L’idée d’intégrer ces mannequins à la narration est venue très tôt. Je voulais parler de nos cinq histoires, mais aussi de toutes les autres histoires, ils en étaient comme les représentants. Et puis je voulais donner à imaginer au spectateur ce à quoi nous ressemblions vraiment, nous prisonniers. Quel corps, quel visage on a quand on est affamé, quand beaucoup vont mourir. Ces mannequins étaient nos reflets. Quand soudain on figure les gardiens, c’est une façon non pas de réparer l’expérience, mais c'est une demande de justice. Nos geôliers n’ont pas été inquiétés, aujourd’hui ils vivent libres, partout, peut-être ici même. Je voulais montrer notre colère.
Quel était le plus grand défi avec ce film, et qu’est-ce qui vous tenait le plus à cœur ?
Le plus dur d’abord, ça a été de porter ce film sur mes épaules pendant toutes ces années, c’était psychologiquement extrêmement difficile, à toutes les étapes, jusqu’à la post-production. Et puis il était très important aussi pour moi que mes compagnons de tournage, mes autres personnages ne soient pas blessés par l’expérience, qu’ils se sentent libres à tout moment de partir si c’est trop dur, qu’ils se sentent écoutés, soutenus. Quant à mon objectif, c’était finalement de montrer au spectateur ce qui était dans ma tête, ce qui me hante, qu’il puisse se mettre à ma place à l’époque. Faire sortir ces images de ma mémoire.
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