Sophie Heldman • Réalisatrice de The Education of Jane Cumming
"Les luttes entre les différentes classes sociales, les privilèges, le racisme, les tentacules d'un univers impérial qui s'étend, et la sexualité bien sûr"
par Fabien Lemercier
- BERLINALE 2026 : La cinéaste explique pourquoi elle a remis en lumière l’histoire ayant abouti au premier procès en diffamation intenté par des femmes contre une accusation de lesbianisme

Présenté au Panorama de la 76e Berlinale, The Education of Jane Cumming [+lire aussi :
critique
interview : Sophie Heldman
fiche film] est le second long métrage de Sophie Heldman après Fondu au noir (Colors in the Dark) [+lire aussi :
bande-annonce
fiche film], découvert en compétition à San Sebastián en 2010.
Cineuropa : Pourquoi l’histoire de Jane Cumming qui eu lieu en Écosse en 1810 et qui a été relatée dans le livre Scotch Verdict de Lillian Faderman, vous a-elle attirée ?
Sophie Heldman : Je la trouvais extraordinaire et très moderne. Le Siècle des Lumières écossais, ce que nous appelons aujourd'hui l'époque romantique, était d'une certaine manière très libre, mais en même temps incroyablement restrictif. C’est une période très intéressante qui a jeté les bases sur lesquelles reposent les sociétés européennes et occidentales contemporaines. Mais cette histoire étonnamment moderne, nous ne la connaissons que parce qu'elle a été conservée dans le cadre d'une affaire judiciaire, ce qui est souvent le cas de dans l’histoire queer car il n’y a pas souvent d’enfants pour perpétuer la tradition orale. Cette affaire judiciaire est comme une capsule temporelle ayant préservé un aperçu d'une société où les tensions et les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui étaient déjà présents : les luttes entre les différentes classes sociales, les privilèges, le racisme, les tentacules d'un univers impérial qui s'étend, et la sexualité bien sûr. Et dans le passé, nous étions déjà interconnectés : des hommes de la Compagnie des Indes orientales ont eu des enfants dans les colonies de l'Empire britannique et les ont ramenés dans leur pays natal. Le plaisir de cette histoire est d'inviter les spectateurs à considérer le présent à travers le prisme du passé et à dialoguer avec cette histoire pour découvrir par eux-mêmes ce qu'ils trouvent intéressant, comment les choses ont changé, comment elles restent les mêmes ou reviennent, etc. C'est pour cette raison que la structure du film est assez ouverte. Il y a différents points d'entrée et un arc de tension, mais j'ai essayé de préserver l'essence, la vérité de l'histoire originale. C'est un film de fiction, mais il fallait rester fidèle aux éléments véridiques de l'histoire.
Comment avez-vous travaillé justement sur la structure du film qui est assez inhabituelle avec un développement patient vers le cœur du sujet qui intervient plutôt vers la fin ?
Je savais dès le début que je voulais terminer le film avec l'ouverture du procès. Je voulais montrer ce que les documents judiciaires ne montrent pas, ce qui se cache entre les lignes, ce monde caché si souvent ignoré. Car les jeunes filles, l'éducation, qui s'en soucie ? Les deux enseignantes protagonistes ont essayé de se tailler une part de liberté et d'indépendance au sein des contraintes sociales dans lesquelles elles vivaient. Elles avaient certainement lu Mary Wollstonecraft. Je suis convaincue qu'elles étaient des féministes avant l'heure et qu'il existe un lien entre elles et le mouvement des suffragettes, puis avec les mouvements féministes des XXe et XXIe siècles. Elles représentent toutes les femmes qui ont tenté de conquérir un peu d'indépendance et de liberté, et de faire progresser la société, ce qui semble très contemporain. Mais elles sont totalement anonymes : nous ne connaissons leur existence que parce qu'elles ont été jugées. Je voulais montrer ce monde parce que c'est précisément le seul que nous connaissons, puisqu'il a été préservé dans le cadre d’un procès. Comme il y a très peu de documents historiques sur le sujet, c’est tout simplement une autre vision de l'histoire.
Ce qui rend cette affaire judiciaire si particulière, c’est Jane Cumming, cette fille venue de Calcutta et qui est la fille d’un privilégié écossais. Si elle n'était pas une enfant illégitime, si elle avait été un fils, elle aurait hérité d'un immense patrimoine. Mais elle est née d'une mère indienne et elle doit se positionner entre deux pôles en termes de mondes, de sociétés et de classes. Je voulais explorer comment toutes ces femmes se sont retrouvées empêtrées dans cette affaire judiciaire. Ce que vous voyez dans un film, c'est le résultat d'une très longue réflexion visant à éliminer tout ce qui est superflu pour aller à l'essentiel de cette relation.
Ce n'est pas véritablement un film militant sur l’amour lesbien.
J’ai essayé d'éviter les étiquettes et de me concentrer uniquement sur les comportements, les relations et les conséquences, afin de permettre au public de s'impliquer en tant que spectateurs adultes, et leur proposer quelque chose qu'ils peuvent explorer par eux-mêmes : chacun d’entre eux peut décider ce qu’il va en retenir et en ce sens, ce n'est pas une oeuvre engagée. Le film aborde beaucoup de thématiques et il n'y a pas de réponse toute faite, ni de réponse simple à des questions complexes.
Normalement, ce genre de film d’époque est très coûteux. Comment avez-vous contourné cet obstacle ?
Ma productrice, Bettina Brokemper (Heimatfilm) a été formidable et elle a vraiment rendu cela possible : j’ai pu tourner le scénario tel qu'il était. Et comme pendant mes études de cinéma, j'ai travaillé comme premier assistante, j'ai une bonne perception du temps à disposition sur un plateau. Mais nous ne pouvions pas avoir davantage de jours de tournage et nous avons dû économiser à tous les niveaux. Toute l’équipe a œuvré dans cette direction, notamment l’incroyable chef décoratrice Renate Schmaderer.
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