Elle Sofe Sara • Réalisatrice de Árru
"Avec la crise climatique et tout ce qui touche actuellement les sociétés mondiales, les peuples autochtones ont aussi leur mot à dire pour trouver des solutions"
par Fabien Lemercier
- BERLINALE 2026 : La cinéaste raconte l’aventure de son premier long métrage, une plongée inédite en fiction cinématographique au cœur de la culture sami

Dévoilé au Panorama de la 76e Berlinale, Árru [+lire aussi :
critique
interview : Elle Sofe Sara
fiche film] est le premier long métrage de la Norvégienne Elle Sofe Sara.
Cineuropa : Quelle était votre intention initiale ? Était-ce avant tout de parler de votre culture sami ?
Elle Sofe Sara : Au départ, je n’avais pas vraiment l’idée d’un film. Ce que je ressentais depuis de nombreuses années, c’était cette situation très difficile dans laquelle se trouvent de nombreuses familles samis lorsque vous élevez des rennes et que les terres doivent être utilisées à des fins industrielles. Et puis il y a aussi beaucoup de problèmes internes au sein des familles. Il y a une double injustice, une double difficulté. C'est ainsi que tout a commencé : je voulais essayer de concrétiser ces deux idées, de montrer ce que ressent quelqu'un qui se trouve dans cette situation.
L’idée d’une sorte de comédie musicale était-elle présente dès le début ?
Oui. J'ai une formation de danseuse, donc la danse, le mouvement, le corps sont des choses que je trouve fascinantes. Je crois vraiment en cela, notamment lorsqu'il s'agit de s'adresser à différents types de publics à travers le monde : c'est quelque chose d'humain et de très fondamental. Bien sûr, j'ai vu des comédies musicales hollywoodiennes, mais Dancer in the Dark est sans doute la référence la plus proche de la direction que je voulais prendre, pour le sérieux et poids de l'histoire que j'avais en tête.
Comment avez-vous travaillé sur le scénario avec Johan Fasting pour trouver le bon équilibre entre le sujet du film, le lien avec la nature et l’utilisation du chant traditionnel : le joik ?
Johan a écrit la première ébauche que nous avons testée avec certains membres du casting avec des suggestions en retour. Puis nous avons trouvé les lieux du tournage, j'ai envoyé des photos, des films de rennes, etc., pour nourrir le scénario. Pour les chansons, nous avons trouvé assez tôt l'actrice principale, Sara Marielle Gaup Beaska. C’est une compositrice de joik très expérimentée, donc elle a fait très vite de nombreuses propositions que nous avons partagées avec Johan. Nous avons construit le monde d'Árru petit à petit.
Le film est centré sur une femme qui n’a rien d’une protagoniste habituelle au cinéma.
Je me sens très proche du personnage de Maia. Chez les Samis, mais aussi plus largement dans beaucoup de cultures, les femmes se retrouvent comme au milieu du gué, en point d’équilibre pour la communication au sein des familles, mais également pour l’aspect économique, l'élevage de rennes dans ce cas. C'est un rôle qu'elles n'ont pas choisi, une position qui n’est pas évidente car vous êtes celle sur qui les gens s'appuient ou dont ils dépendent. J'étais très intéressée par ce type de personnage principal, qui est presque comme un personnage secondaire d’un film habituel, car ce n'est pas elle qui a subi les abus, mais son frère. Mais c'est elle que nous suivons dans la façon dont elle vit cette situation.
C’est également le portrait de trois générations de femmes et d’une évolution.
La génération des grands-mères a été en pensionnat et a vraiment ressenti dans sa chair le processus d'assimilation qui s'est produit en Norvège, mais aussi en Suède et en Finlande. Elle a vécu la culture majoritaire, la culture norvégienne en l’occurrence, comme un ennemi ou comme quelque chose dont il ne fallait jamais rien dire. Maia est d’une certaine manière une personne intermédiaire : elle est plus moderne, elle conduit un quad, une motoneige, elle a un téléphone, etc. Mais elle a été élevée par la génération précédente qui veut tout taire. Et puis il y a Áilin, qui, comme tous les adolescents, peut tout apprendre, grâce aux téléphones, sur ce qui est approprié ou non. Elle incarne cette culture mondiale, cette façon dont les jeunes vivent aujourd'hui, avec un accès à tout, et elle ne croit donc pas à la manière dont sa mère veut gérer les choses.
Quid de cette séquence totalement onirique ? Le joik est-il une forme de chamanisme ?
Le joik a une histoire dramatique et brutale. Cette tradition a été interdite par les chrétiens car ils croyaient qu'elle était liée au chamanisme. Mais le joik est beaucoup plus que cela et dans de nombreuses régions, comme la mienne, cette tradition est toujours bien vivante. Il y a des joiks pour différentes montagnes, différents lieux, différentes personnes. Le joik est liée à la nature, aux êtres humains et à l'univers.
Vous sentez-vous responsable de montrer la culture sami et de la faire voyager à travers le monde grâce à un film ?
Nous avons beaucoup d'histoires à raconter qui ne sont pas très connues du grand public et je pense que c'est le bon moment pour les raconter. Avec la crise climatique et tout ce qui touche actuellement les sociétés mondiales, les peuples autochtones ont aussi leur mot à dire pour trouver des solutions. Comment pouvons-nous éviter la destruction du monde ? Dans les cultures autochtones, et notamment chez les Samis, il existe des méthodes différentes et peut-être un rythme différent, qui peuvent être précieux.
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.















