Fernanda Tovar • Réalisatrice de Chicas tristes
“Mon objectif principal était de rendre ce film aussi léger, lumineux, joyeux, aimant et tendre que possible”
par Marta Bałaga
- BERLINALE 2026 : La cinéaste mexicaine explique comme elle s'y est prise pour que ses filles tristes soient tout de même pleines de joie

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fiche film] de Fernanda Tovar, présenté dans la section Generation 14plus de la Berlinale, Paula et La Maestra (Rocio Guzmán et Darana Álvarez), deux meilleures amies, affrontent leur première grande épreuve quand Paula est agressée sexuellement à une soirée. Paula garde le silence, mais La Maestra veut que le monde entier connaisse la souffrance de son amie. La situation va forcément faire des étincelles.
Cineuropa : Cela peut être très dommageable, quand le cinéma laisse entendre qu’on ne se remet jamais d’une agression sexuelle. Ce n’est pas facile, c'est sûr, mais vous, vous dites aussi qu'on peut y survivre.
Fernanda Tovar : Je souhaitais finir sur une note d’espoir. Évidemment, c’est difficile, et Paula ne s'en remettra pas de sitôt, mais il faut bien réfléchir aux discours qu'on tient autour de ce sujet, surtout en tant que femmes. Je connais aussi des films qui affirment que quand ce genre de chose vous arrive, votre vie est finie, et qu'il n’y a pas d’avenir, alors qu'il y a un avenir. Vous pouvez encore trouver votre place dans le monde et vivre vos rêves. L'agression peut changer qui vous êtes, mais ça n'empêche pas d'avoir, à terme, une belle vie, lumineuse et pleine d’espoir.
Vous avez donné à Paula une compagne en la personne de La Maestra. Ce genre d’expérience s’accompagne souvent d’un grand sentiment de solitude, mais ici, Paula ne peut pas se cacher, échapper au regard de son amie.
Au départ, le film portait davantage sur Paula, et puis j'ai déplacé le point de vue. Il est important de parler des personnes qui subissent ces agressions, mais la douleur causée par ce type d'événement affecte aussi les proches. La Maestra est plus rationnelle. Elle dit : "Il faut qu'on porte plainte, il faut qu'on fasse quelque chose". Elle est un peu insistante. Parfois, on pense qu'on va savoir comment réagir, mais quand ça arrive vraiment, on se rend compte que noni. S’il est une chose que j’aimerais que les jeunes filles retiennent de ce film, c’est qu’elles ont le droit de réagir comme elles l'entendent, et que c’est très bien comme ça.
Au début, le film est plein de joie, puis Paula se retire peu à peu du monde, mais le film reste baigné de soleil, et peuplé de personnages secondaires déjantés et aimants. Il semble que vous cherchiez la lumière, dans cette histoire...
Mon objectif principal était de le rendre aussi léger, lumineux, joyeux, aimant et tendre que possible. Je voulais parler de mon sujet, mais aussi m’assurer qu'on sorte de la salle en se disant que la vie vaut tout de même la peine d’être vécue. On devrait faire ça plus souvent : chercher le bien dans le mal. Avant le tournage, j’ai lu un article sur une femme, au Mexique, qui avait vécu quelque chose de similaire. Elle disait avoir l'impression qu’on lui avait retiré son droit au bonheur. Cela m’a profondément touchée. Imaginez donc : se voir ôter le droit d’être heureux/se.
Il est capital de faire passer l’idée qu’on peut le reconquérir, sans quoi on donnerait trop de pouvoir aux oppresseurs.
Exactement. Quand une chose comme celle-ci arrive, on se sent impuissant. Tout est contre vous : vous n’avez pas envie de sortir, vous avez peur... Il est particulièrement important d'être conscient de la capacité d’agir et du pouvoir qu'on a en réalité encore, et de la force que représentent votre famille et vos amis. J’aime bien le fait que vous les ayez qualifiés de "déjantés et aimants". Je voulais des personnages masculins empathiques et gentils et qui aient envie d’être présents. L'idée ici n'est pas d’opposer les hommes et les femmes : on est tous et toutes dans le même pétrin. Je ne crois pas non plus que le garçon qui a fait du mal à Paula se sente bien par rapport à ce qui s’est passé.
Vous mentionnez le garçon. En effet, vous montrez ici à quel point un cas d'agression sexuelle peut être complexe quand elle est commise par quelqu’un qu'on connaît, quelqu’un qui continue d’être présent par la suite.
Je ne voulais pas montrer l’exception, mais la règle. Ce garçon est immergé dans l'univers de son équipe sportive, et il s'y produit des faits de harcèlement. Il a l’impression qu'il ne sera pas un "vrai mec" tant qu’il n’aura pas eu de rapport sexuel. Évidemment, il est coupable, il a commis un crime, mais les structures culturelles et sociales ne cessent d'instiller ce genre d'idées dans les esprits des garçons comme des filles. Si on continue à se contenter de pointer du doigt des individus, on va avoir des milliers de garçons en prison, mais rien ne va changer.
C'est à plus grande échelle qu'il faut se poser les questions : en quoi éduque-t-on les garçons et les filles de manière à ce qu’ils et elles puissent se libérer des pressions qui entourent le sexe ? C’est ça, le moteur qui maintient en vie la violence de genre. La sociologue et philosophe argentine Rita Segato a dit que les hommes ne violent pas les femmes à cause des femmes, mais à cause d'autres hommes. Au bout du compte, le système patriarcal nuit à tout le monde
Les filles font de la natation. Parfois, elles n’ont pas besoin de parler de ce qui se passe, il suffit qu'elles soient ensemble dans l’eau. Pourquoi avez-vous tenu à leur offrir ces moments ?
La natation a une manière très spéciale de vous rendre vulnérable qui n'existe pas dans d'autres sports. Il faut porter un maillot, exposer son corps. Après une agression sexuelle, on veut que personne ne s’approche. Et pourtant, La Maestra a toujours accès au corps de Paula. Elle peut la prendre dans ses bras et nager avec elle. C’était une façon de dire : "Tu n’es pas seule, pas même dans ton propre corps". On peut encore être enlacée par une amie. Je voulais que cela se passe dans l’eau, car c’est une belle métaphore des choses qu’on ne peut pas contrôler.
(Traduit de l'anglais)
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