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BERLINALE 2026 Compétition

Emin Alper • Réalisateur de Salvation

“Quand un pays entre dans une phase meurtrière, les pressions extérieures, comme l'opinion publique mondiale et les actes d'autres États, peuvent poser des limites”

par 

- BERLINALE 2026 : Le cinéaste turc nous en dit plus sur son film, qui prend la forme d'une percutante parabole sur la peur et la haine dont l'action se situe dans des zones reculées de son pays natal

Emin Alper  • Réalisateur de Salvation
(© 2026 Dario Caruso pour Cineuropa - dario-caruso.fr, @studio.photo.dar, Dario Caruso)

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interview : Emin Alper
fiche film
]
, le nouveau film du réalisateur turc Emin Alper, a été présenté en compétition à Berlin cette année. Il s'agit d'une puissante parabole sur la peur et la haine des hommes qui se déroule dans des zones reculées de la Turquie. Nous avons interrogé le réalisateur sur les faits réels qui lui ont inspiré ce travail et l'utilisation qu'il y fait de séquences oniriques.

Cineuropa : Vous recourez souvent à des scènes de visions fiévreuses et de rêve. Qu'est-ce qui vous attire dans ce ressort cinématographique ?
Emin Alper :
Artistiquement, ça me fascine. J'adore les films fiévreux et oniriques qui se perdent dans des rêves et délires, qui racontent des histoires de folie... Ici, les rêves fonctionnent à plusieurs niveaux. D'abord, ils reflètent la paranoïa, les angoisses et les cauchemars du héros, Mesut. Ensuite, puisqu'il est question d'une expérience religieuse mystique soufie, les rêves sont fondamentaux. En effet, dans le soufisme, les injonctions divines sont transmises à travers les rêves. Dans le film, les hommes croient qu'un nouveau leader va arriver parce qu'ils ont reçu des messages dans des rêves – des rêves à leurs yeux véritables. Enfin, ces rêves collectifs renforcent la paranoïa collective : ils redoutent des attaques venues de l'intérieur qui pourraient se produire à tout moment. Les rêves intensifient cette atmosphère de peur et de haine.

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En effet, la peur et la haine alternent ; elles forment un cercle vicieux. Vous semblez assez pessimiste quant à la possibilité de le briser.
C'est un cercle difficile à briser parce qu'il se reproduit de lui-même. C'est comme une pente glissante : l'isolement engendre le délire, qui accroît l'isolement. Dans certaines circonstances, le cycle peut être rompu, mais comme le montre l'histoire, quand les gens tombent sous la coupe d'un dirigeant fanatique et autoritaire, il devient très difficile de s'échapper. Ce genre de dirigeants contrôlent le savoir, la propagande, enfin tout. C'est pourquoi il est capital de ne jamais leur donner le pouvoir au départ. L'expérience historique montre qu'une fois que des dirigeants autoritaires sont solidement installés, il est difficile de les déloger. Si un pays entre dans une phase meurtrière, des pressions extérieures, comme l'opinion publique mondiale et les actions d'autres États, peuvent fixer des limites. L'histoire montre aussi que si la communauté internationale pose des  limites claires, l'escalade peut être enrayée.

Le frère cadet estime que l'éducation est fondamentale. Constitue-t-elle vraiment une solution ?
Dans le soufisme, l'éducation n'est pas un facteur décisif. Ça peut être un atout, mais le charisme est plus important. Même quelqu'un qui ne sait ni lire ni écrire peut devenir un cheikh charismatique. L'érudition apporte du prestige, mais elle n'est pas nécessaire.

Vous dites que ce film s'inspire de faits réels. Pouvez-vous préciser ?
En 2009, un massacre a été perpétré par une famille de gardiens de village kurde. Ils ont fait irruption à un mariage et tué 44 personnes, dont des femmes et des enfants. Cet événement m'a profondément marqué. Je ne prévoyais pas, au départ, d'en faire un film, mais à mesure que le monde (et mon propre pays) s'est mis à glisser vers un autoritarisme croissant, j'ai compris que cette histoire valait pour le monde dans son ensemble. J'ai donc décidé d'en faire un scénario.

Avez-vous rencontré des problèmes de censure ? Vous attendez-vous à en rencontrer ?
Nous n'avons pas encore montré le film en Turquie. Je ne m'attends pas à une interdiction directe. Nous n'avons, cela dit, pas pu obtenir de financements publics, ce qui est déjà une forme de réaction. Les interdictions directes sont rares en Turquie, même si elles existent. Ce qui est plus courant, c'est la censure indirecte et les pressions.

La dimension textuelle est très importante dans votre film. Comment avez-vous développé les dialogues ?
J'écris vite, le premier jet arrive rapidement, et puis je réécris de nombreuses fois. Quand je choisis les acteurs, je réécris de nouveau et pendant les répétitions, je réécris encore. Cette réécriture constante est au cœur de ma manière de travailler.

Le film réunit une vaste troupe d'acteurs, et chaque personnage a, dans le film, l'espace nécessaire pour se développer. Comment cela s'est-il mis en place ?
Les auditions ont joué un rôle clef. J'ai mené de très nombreuses auditions, avec des collègues et des comédiens. Le talent est important, mais l'adéquation au rôle l'est tout autant. Après avoir choisi les comédiens, nous avons répété pendant près d'un mois. Plusieurs langues sont parlées dans le film, notamment le kurde et le turc. Il y a des acteurs kurdes et des acteurs turcs qui ne parlent pas le kurde, donc c'est un mélange. Dans notre travail tous ensemble, nous avons surtout suivi notre instinct et beaucoup répété, en particulier pour les grandes scènes de foule : les chants, les rituels religieux et la séquence de bagarre. Les répétitions nous ont bien préparés.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières liées au lieu de tournage et à la production ?
Le lieu de tournage se trouvait à environ une heure de l'hôtel. Avec des journées de 12 heures, ça faisait 14 heures entre le départ et le retour. C'est une région où il fait extrêmement chaud le jour et très froid la nuit. Ces écarts de température ont été éprouvants. Cela dit, le plus dur est toujours de financer les films : on n'a jamais assez d'argent, de sorte que le temps est compté et qu'on est toujours pressés.

Les villages qu'on voit dans le film semblent remarquablement bien préservés. Y a-t-il eu un gros travail de fait sur les décors ?
On a filmé les villages tels quels. Il est de plus en plus difficile de trouver de tels endroits, mais après un travail de repérage approfondi, j'en ai trouvé deux : un village abandonné, dans la vallée, et un village habité, plus en hauteur. Le village du bas qui apparaît dans le film a été en partie créé numériquement, en combinant des lieux.

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(Traduit de l'anglais)

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