Geneviève Dulude-de Celles • Réalisatrice de Nina Roza
“Ce qui m'intéressait, c'était moins la dureté initiale de la situation du migrant que ce qui vient après"
par Mariana Hristova
- BERLINALE 2026 : La réalisatrice québécoise évoque les difficultés qu'elle a rencontrées en allant tourner son deuxième film en Bulgarie sans être bulgare

Forte de son expérience dans le documentaire, Geneviève Dulude-de Celles a veillé pour son deuxième long-métrage de fiction à choisir des interprètes avec des trajectoires de vie semblables à celles des personnages qu'ils jouent, par souci d’authenticité. Nous l'avons interrogée sur l’origine de l’idée de ce film, l'élaboration du scénario et les chansons emblématiques qu'elle a intégrées à Nina Roza [+lire aussi :
critique
bande-annonce
interview : Geneviève Dulude-de Celles
fiche film], qui vient de faire sa première mondiale à Berlin, en compétition.
Cineuropa : Dans Nina Roza, l’émigration est dépeinte non seulement comme une manière d'échapper à des situations traumatisantes, mais aussi comme un traumatisme en soi. Cela vient-il de votre vécu personnel ?
Geneviève Dulude-de Celles : Ce n’est pas mon histoire. Je suis née et j’ai grandi au Québec, mais j’ai toujours été entourée d’immigrés. L’idée de ce film m’est venue quand j'avais 21 ans et que je suis allée passer six mois en Europe de l’Est, principalement en Roumanie et en Bulgarie. À l’époque, je travaillais avec des Roumains sur le point de partir vivre au Canada, et j’ai pris pleinement conscience de tout ce qu’ils devaient laisser derrière eux pour recommencer leur vie ailleurs.
De retour au Canada, je me suis rapprochée d’un homme qui y avait lui-même émigré trente ans plus tôt, et choisi de ne jamais revenir. Ce qui m’a frappée, c’est que pour lui, effacer cette part de sa vie était moins douloureux qu'essayer de garder un lien avec ce qu’il avait laissé derrière lui. Je me suis demandé ce qui se passerait s’il était forcé d’y retourner. C’est devenu le point de départ du récit. Ce qui m'intéressait, c'était moins l'épreuve initiale qu'est l'émigration mais l’après, vingt ou trente ans plus tard. Les blessures et le déchirement entre deux identités sont toujours là.
Vous avez mentionné avoir travaillé avec des Roumains, alors pourquoi avoir finalement choisi la Bulgarie ?
J’étais effectivement plus proche de la Roumanie, mais le parcours du film m’a menée jusqu'en Bulgarie. J’y ai rencontré des personnes qui sont devenues essentielles au projet, en particulier le producteur bulgare Nikolay Mutavchisky et la coproductrice Lubomira Piperova, qui ont contribué à l’écriture du scénario. J’ai ensuite rencontré Galin Stoev, et j’ai eu le sentiment qu'avec lui, j'avais trouvé mon personnage.
En tant que non-Bulgare, il était important pour moi que l’histoire paraisse malgré tout authentique et pertinente pour le public bulgare. C’est pourquoi j’ai travaillé en étroite collaboration avec Lubomira et Galin, ainsi qu’avec Michelle Tzontchev, qui joue la fille de Mikhail et qui est elle-même une immigrée bulgare de deuxième génération vivant à Montréal. Je voulais que tout sonne juste et soit cohérent. Le scénario a continué d’évoluer par la suite, car je suis toujours ouverte aux changements (même pendant le tournage) si cela permet de gagner en précision.
Galin Stoev est lui-même un émigré installé dans un pays francophone. Dans quelle mesure a-t-il participé à la construction de son personnage ?
Beaucoup. Je suis très consciente du danger qu'il y a à raconter une histoire que je n'ai pas puisée dans mon propre vécu. Par ailleurs, je viens du documentaire, et de fait, les recherches et la précision sont essentielles pour moi. Galin vit hors de Bulgarie depuis plus de vingt ans. Nous avons longuement échangé, en lisant et en corrigeant le scénario. Il a également injecté son expérience personnelle dans le personnage. Au-delà de son travail d’acteur, il est metteur en scène, créateur, intellectuel : nos discussions ont donc été très riches. Le film a grandement bénéficié de sa présence, c'est indéniable.
Dans un monde où la mobilité est considérée comme un acquis, le film s’intéresse aussi à ce que vivent les enfants que leurs parents déplacent vers l'étranger. Pourquoi avez-vous tenu à rendre compte de leur perspective ?
Elle était essentielle. Quand Mikhail revient en Bulgarie, il doit aussi se confronter aux conséquences de sa décision pour son enfant. À travers sa rencontre avec Nina, la jeune peintre, il parvient enfin à écouter le point de vue de sa fille. Quand il a quitté la Bulgarie en tant que père célibataire, il a dû être fort et efficace pour survivre, et n'a donc pas reconnu ce que vivait sa fille, alors que pour un enfant, il est difficile de comprendre les arguments des adultes.
À une autre échelle, mes parents ont divorcé quand j’étais jeune, et je me souviens de ce sentiment de n’avoir aucun contrôle sur mon propre destin. Nina exprime quelque chose de similaire : elle est bien là où elle vit, c’est son territoire, son monde. Je ne dis pas que l'émigration est une mauvaise chose, mais elle a un prix.
Les chansons de Pasha Christova jouent dans ce film un rôle symbolique. Comment les avez-vous trouvées ?
J’ai découvert moi-même “Edna Balgarska Roza” [cliquer ici pour écouter] et j'ai adoré cette chanson. Comme elle est très connue en Bulgarie, il était logique que les gens la chantent spontanément ensemble, comme dans la scène de fête. Galin hésitait : il aime bien la chanson, mais il la trouve aussi un peu niaise.
En effet, son personnage dit que c’est une chanson de propagande de l’agence touristique bulgare communiste.
Oui, certaines de ses répliques viennent directement de nos conversations. Dans le cas de l’autre chanson, “Povey, vetre” [cliquer ici pour écouter], nous avons réalisé à quel point les paroles faisaient écho au symbolisme du film. Le vent, par exemple, est devenu une métaphore de l’esprit de la défunte épouse de Mikhail, et nous avons ajouté la scène où la musique devient le déclencheur de sa décision de retourner en Bulgarie.
(Traduit de l'anglais)
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