Pepa Lubojacki • Réalisatrice de If Pigeons Turned to Gold
“Je ne sais toujours pas si ce film est la meilleure ou la pire idée de ma vie”
par Marta Bałaga
- BERLINALE 2026 : Le documentaire de la cinéaste, qui explore la vie de quatre membres d'une même famille, en particulier du frère alcoolique et sans abri, brise le cycle de la dépendance

If Pigeons Turned to Gold [+lire aussi :
critique
interview : Pepa Lubojacki
fiche film], projeté à Berlin dans la section Forum, est une affaire de famille. Pepa Lubojacki y pose son regard sur son frère aîné, David, sans-abri, miné par l’alcoolisme, ainsi que sur ses parents. Les générations entrent en opposition tandis que la famille s’interroge sur les racines de l’addiction, et apprend à changer ses schémas.
Cineuropa : Je me souviens quand vous avez présenté le film sous forme de work in progress et mentionné l’honnêteté au cœur de votre démarche. N'est-il pas difficile d’être vraiment honnête s'agissant de quelqu’un qu'on connaît aussi bien qu'un frère ?
Pepa Lubojacki : Ça l’est encore. À l’époque, j’avais dit que je serais honnête, mais je ne savais pas ce que ça allait impliquer. Maintenant, je dois accepter que ce film existe tel qu'il est. Au départ, je ne devais pas y apparaître, mais je ne pouvais pas me cacher derrière la caméra. Je montre des moments très vulnérables impliquant des membres de ma famille. L'idée étant de rompre avec certains cycles, il fallait que je m’implique. Je ne sais toujours pas si ce film est la meilleure ou la pire idée que j'aie eue de ma vie. Mais mon frère l’a vu, et sa réaction m’a aidée.
Vous jouez avec de vieilles photos et l’IA, et tout à coup, voilà que vous redevenez des enfants qui se demandent ce qui a déraillé. Pourquoi vouliez-vous ajouter cet élément ?
Il reflète vraiment ma façon de penser. J’aime les choses ludiques. Le sujet est sérieux, mais mon intention n'a jamais été de faire un film sombre et déprimant. Le pigeon est un narrateur amusant ; il allège le récit, au lieu de le rendre pathétique. J’imagine que j’ai simplement suivi ce que me disait mon cerveau.
Quand j’ai commencé à l’utiliser, à vrai dire, l’IA n’était pas aussi répandue que maintenant. Elle n’existait pas vraiment dans le domaine public, à ce moment-là. Je me suis inspirée de MyHeritage, un site consacré aux arbres généalogiques. On peut y créer de courts clips à partir de photos de famille. J’en ai fait un avec feu mon père, et ça a été extrêmement fort. J'en ai pleuré. Je n’ai aucune vidéo de lui et soudain, je le voyais bouger.
Je ne voulais pas non plus d’une voix off pesante. C’est toujours moi, certes, mais je voulais que les personnes sur les photos en sachent davantage qu'elles n'en savaient à l’époque. Elles parlent de ce que dit la science sur l’addiction et de ce qui se passe dans le cerveau. Évidemment, à l'époque, personne ne savait cela. J’ai trouvé ce décalage intéressant, car on voit des enfants innocents parler de sujets sérieux. L’IA est partout, aujourd’hui, mais je continue de penser que bien utilisée, elle peut avoir un effet guérisseur. Ces photographies disent des choses que mes parents ne m’ont jamais dites, et cela m’a aidé à panser de vieilles blessures.
Quand vous avez dit à votre frère que vous vouliez faire ce film, quelle était votre idée de départ ?
Nous ne parlions pas de “briser le cycle” – je n’avais pas ce vocabulaire, à l’époque. J’étais en colère. Tout est vraiment parti de cette colère, parce que j’ai directement fait l’expérience de l’injustice systémique. J’ai vu comment la police et le personnel médical traitaient mon frère et mon cousin, pour la simple raison qu’ils sont dépendants et sans-abri. Le film parle aussi du manque de compassion à l'œuvre. Je crois sincèrement que les gens sont bons, et pourtant, tellement de fois, je les vois passer devant un SDF sans s’arrêter. J’essaie toujours de vérifier que la personne est consciente et de voir si elle a besoin d’aide. Et puis je poursuis mon chemin. C’est arrivé à mon cousin. Il est resté allongé sur un banc pendant près d’une semaine, et personne ne l’a aidé.
C’est tellement difficile d’obtenir de l’aide. Si on veut aller en cure de désintoxication, il faut attendre très longtemps. Ma motivation première était de montrer des personnes comme mon frère et mon cousin à travers mon regard, à travers le prisme de l’amour et à travers l'histoire de leurs vies. Je voulais montrer combien tout ça est complexe.
Votre frère se débat, et vous aussi : vous essayez d’aider, mais ça ne marche pas. Beaucoup de gens en arrivent à un point où ils se demandent : “Dois-je continuer, ou me sauver moi-même ?”
Objectivement, je gère peut‑être mieux ma vie. J’ai appris certains mécanismes d’adaptation. Cependant, je voulais que dans le film, nous donnions l'impression d'être à égalité. Je me suis beaucoup interrogée sur l’éthique de ce film – les documentaires se heurtent souvent à cette question. Montrer ma propre vulnérabilité et parler de choses dont je n’avais jamais parlé m’a aidée. Je connais beaucoup de gens qui ont un proche dépendant, et ils n’aiment pas en parler, car ils ont honte. J’ai compris qu’il est injuste d’avoir honte à la place de quelqu’un. J’avais honte de mon frère et, avec le recul, je m’en veux. C’est tellement égoïste.
(Traduit de l'anglais)
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