email print share on Facebook share on Twitter share on LinkedIn share on reddit pin on Pinterest

BERLINALE 2026 Perspectives

Kosara Mitić • Réalisatrice de 17

"C’est ainsi que la violence existe dans la vie des jeunes femmes : sans conséquences, sans mots"

par 

- BERLINALE 2026 : La réalisatrice nous parle de son premier long-métrage, qui s'en prend directement à l'effroyable banalité de la violence sexuelle à partir de récits d'adolescents

Kosara Mitić • Réalisatrice de 17
(© 2026 Dario Caruso pour Cineuropa - dario-caruso.fr, @studio.photo.dar, Dario Caruso)

En quelques jours seulement, Sara (Eva Kostić), une lycéenne macédonienne de 17 ans, et sa camarade Lina (Martina Danilovska) se retrouvent dans des situations insoutenablement éprouvantes, pendant un voyage en autocar vers la Grèce. 17 [+lire aussi :
critique
interview : Kosara Mitić
fiche film
]
de Kosara Mitić, qui a fait sa première mondiale à Berlin dans la section Perspectives, propose une exploration mordante du traumatisme, de la solidarité et du silence qui font partie de l’expérience de la violence sexuelle.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)
insularia_Josué

Cineuropa : Vous décrivez un environnement où la violence patriarcale est fortement normalisée, et les scènes où les lycéens se conduisent mal pendant leur voyage scolaire (par exemple en faisant constamment la fête et en se battant avec leurs enseignants) sont choquantes. Avez-vous exagéré certains aspects pour l’effet dramatique ou est-ce que c’est un tableau réaliste de cet espace social adolescent ?
Kosara Mitić :
L’adolescence, c’est le moment où nous apprenons le silence. C’est dans cette phase de leur vie que les jeunes font pour la première fois l’expérience de la violence, mais tout le monde leur dit de ne pas en faire une montagne. Le fait que cette intrigue soit ancrée dans cet âge signifie que le coût de ce silence est encore plus grand. Ce qui est frappant en Macédoine (et partout ailleurs, je crois), c’est que la violence est très banalisée. C’est très collectif, et personne n’en parle. C’était important pour moi de le souligner parce que je voulais montrer combien la violence affecte les jeunes, tout spécialement les jeunes femmes. Ainsi se caractérise la présence de la violence dans la vie de bien des jeunes femmes : elle est sans conséquences et personne n’y met des mots. C’est très normalisé et banal. Tout ce qui est dans ce film est venu d’entretiens que j’ai eus avec les personnages, les jeunes qui sont venus aux auditions. Dans ce sens, ils n’étaient pas des acteurs, mais de vrais adolescents et lycéens. C’est très réel pour eux.

Comment vous y êtes-vous prise pour le casting et le travail de recherche ?
La phase des recherches pour le film a duré des mois. Nous avions réuni des jeunes de l’école d’art et d’art dramatique, des élèves de 16,17 et 18 ans, et je les ai interviewés sur leur vie personnelle. Ils me racontaient des histoires de violence, me parlaient de sexe, de leurs parents – certaines filles étaient enceintes, mais ne voulaient pas que ça se sache. J’ai entendu des histoires très intéressantes et j’ai été stupéfaite de voir comment les jeunes vivaient de nos jours. À ce stade, je me suis rendu compte que ce que j’étais en train d’écrire correspondait exactement à ce que les jeunes vivaient, sauf que leur réalité était encore plus dangereuse, dans un sens, parce qu’ils n’en étaient pas conscients. Tout cela leur paraît tout naturel, et oui, nous vivons bel et bien dans une société très patriarcale. Ils ne parlent même pas de ça avec leurs parents. Ces derniers ne savent rien.

Lina dit quelque chose de l’ordre de “Ne le dis pas à ma mère”. Elle fait instinctivement le choix du silence.
Même au sein de leur famille, ces jeunes vivent des vies secrètes. Le film décrit les conséquences de la négligence systématique qui affecte ces jeunes gens, particulièrement les jeunes femmes. Les expériences traumatisantes sont invisibles parce que le système est tantôt répressif, tantôt indifférent. 17 montre à quel point le traumatisme ressenti peut tout infecter quand on le nie, ce que subissent les corps féminins, physiquement et émotionnellement, et combien le silence autour de ces jeunes femmes devient tout aussi violent.

Il y a une dualité dans l’amitié féminine qui se noue entre Lina et Sara : la confiance doit d’abord prendre le pas sur le scepticisme qui s’est développé.
La solidarité féminine telle qu’elle apparaît dans le film n’est pas romantisée, elle n’est pas parfaite.. Elle est très brute et fragile, mais elle est réelle. Lina entre dans le monde de Sara en devenant d’emblée la première personne qui voit Sara telle qu’elle est vraiment, et elle ne repart pas dans l’autre sens : elle décide de rester jusqu’au bout. C’est comme ça qu’elles nouent un lien, un lien fondé sur les choses traumatisantes qu’elles ont vécues, chacune de son côté, pendant ce voyage scolaire – pour l’une, il s’agit d’une grossesse non désirée, pour l’autre de violence sexuelle. Dans les sociétés où les institutions manquent à leurs missions, les liens humains deviennent une planche de salut.

Comment avez-vous abordé la mise en scène et le travail des jeunes acteurs ?
Dès le départ, j’ai décidé de ne pas présenter ce que vit Sara de manière objective. De fait, la caméra reste près d’elle, à hauteur de son regard, parfois derrière elle. Cette approche subjective crée une intimité mais c’est aussi une limite, parce qu’on ne voit que ce qu’elle voit et qu’on ne sait que ce qu’elle sait. Je voulais que le public soit placé au même niveau que l’héroïne et s’aligne avec son état intérieur. Au niveau des scènes et de notre approche avec les jeunes, nous avons plongé au cœur de leur vie privée – tout, de leurs émotions aux choses qu’ils vivent. Même dans la scène où les jeunes en viennent aux mains, dans les scènes de sexe et celle où les deux filles se disputent, je les ai laissés complètement libres. Il était important de tirer d’eux des émotions pures : de ne pas les diriger, mais de prendre ce qu’ils donnaient. Nous avons fait beaucoup de répétitions, mais quand on est arrivés sur le plateau, c’était à eux de jouer. Le tournage n’a duré que vingt jours. Ils savaient ce qu’ils faisaient parce que ça faisait des mois qu’ils habitaient ces personnages, donc le tournage a été très facile.

Comment avez-vous eu l’idée de cette longue séquence finale dans la salle de bain, avec Sara ? On ne voit pas grand-chose, mais elle n’en est pas moins très viscérale.
Je voulais une fin qui n’apporte pas une clôture facile, parce que la vraie vie le fait rarement. Ce qui se joue à la fin, c’est une transformation pour Sara. Elle fait un choix et vit une transformation totale, loin de tout. Je pense que ce dénouement respecte la complexité de l’expérience qu’elle a vécue, dans un sens, et qu’elle laisse de la place pour que le spectateur mène sa propre réflexion. La transformation, c’est qu’elle assume la responsabilité morale de ce qui s’est passé. Personne dans le film ne fait ça, personne n’assume ses responsabilités : ni les enseignants, ni les jeunes, ni leurs parents. À ce moment précis, elle se dit : “Ça suffit. J’en suis capable et peu importe ce qu’il va se passer”. Peut-être que quelque chose va lui arriver, ou peut-être pas, mais elle prend la vaillante décision de sortir du bus, et c’est ça le plus important.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

(Traduit de l'anglais)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Lire aussi

Privacy Policy