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CPH:DOX 2026

Pieter-Jan De Pue • Réalisateur de Mariinka

"À Mariinka, tout le monde mène ses propres combats"

par 

- Le cinéaste flamand nous parle de son deuxième long métrage documentaire, qui nous plonge au coeur de la guerre en Ukraine

Pieter-Jan De Pue • Réalisateur de Mariinka

Remarqué en 2016 avec The Land of Enlightenment [+lire aussi :
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bande-annonce
fiche film
]
, un premier documentaire en zone de conflit (l’Afghanistan), Pieter-Jan De Pue est sélectionné en ouverture et en compétition du CPH:DOX avec un deuxième film, Mariinka [+lire aussi :
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interview : Pieter-Jan De Pue
fiche film
]
, qui revient avec une grande puissance narrative et esthétique sur dix ans de la vie d’une petite ville désormais détruite aux frontières orientales de l’Ukraine, sur un territoire déchiré par les conflits, où une jeunesse acculée par la dureté de la vie quotidienne lutte pour trouver un peu d’espoir, et une place dans un monde en guerre perpétuelle.

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Cineuropa : Quelles sont les origines du projet ?
Pieter-Jan De Pue
: J’ai tourné mon film précédent en Afghanistan, dont le dernier grand chapitre se déroulait en 2014. L’un des membres de mon équipe, Serguei, un Ukrainien, a été rappelé sous les drapeaux pour combattre au Donbass. Je l’ai un peu filmé en Ukraine, où j’ai également rempli une mission photographique pour la Croix Rouge, et je me suis retrouvé des deux côtes de la ligne de front.

C’est à Donetsk que je suis tombé sur l’histoire de quatre orphelins, en rencontrant Ruslan, qui combattait auprès de la Russie. Il m’a alors parlé de ses frères. Notamment Daniil, adopté aux USA, de Maksim et son handicap. Et de Mark, qui se battait pour l’Ukraine. Une histoire incroyable, que j’ai commencé à approfondir. Je me suis rendu dans l’orphelinat où ils avaient grandi à Mariinka, et j’y ai rencontré plein d’autres personnages d’abord secondaires qui sont devenus principaux dans mon récit. A partir de 2016, je me suis mis à passer plus de temps à Mariinka qu’en Belgique, et j’ai vraiment appris à connaître cette communauté. Jusqu’à ce que l’on soit évacués, et que la ville ne soit détruite par l’armée russe.

Comment avez-vous justement élargi le spectre de vos personnages ?
J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les trajectoires de ces frères, on a même retrouvé Daniil aux Etats-Unis, mais on a vite compris que le combat ne prendrait jamais fin, que la guerre se termine ou pas, ils se battraient jusqu’à leur mort. C’est évidemment tragique, mais parallèlement à cela, les rencontres faites avec deux jeunes filles se sont imposées. Natacha à l’époque était encore à l’école, elle boxait dans un club, seule fille parmi tous ces garçons, très déterminée. Alors qu’elle commençait ses études de médecine, la guerre a éclaté, et elle a été mobilisée sur le front, au sein du corps médical de l’armée. On l’a suivie à son tour au combat. Mais à Mariinka, tout le monde mène ses propres combats. Et tous les jeunes se connaissaient, c’est comme ça que j’ai croisé le chemin d’Angela, dont j’ai fini par comprendre qu’elle faisait de la contrebande pour survivre. Elle m’a raconté des histoires tellement incroyables, comment elle avait fait passer d’un côté à l’autre de la frontière des poissons vivants, des chevaux de course. Toutes ces choses qui n’étaient plus accessibles à cause du siège de Donetsk. Ses histoires, c’était un tel matériau ! On a donc décidé de faire un film portrait de Mariinka. D’y puiser une multiplicité d’histoires, et de faire de Natacha une sorte de narratrice, qui ne parle pas seulement de ses sentiments propres, mais aussi du devenir de la ville, et en particulier des familles divisées, un sujet très répandu.

L’image du film, essentiellement tourné en pellicule, mais qui intègre aussi des plans de drone par exemple, est très particulière.
On a tout filmé en 16mm. C’est ce que j’avais déjà fait en Afghanistan. C’est un support très organique, mais qui oblige aussi à penser très précisément en amont à ce que l’on veut filmer. Je ne voulais pas terminer avec des heures de rushes, dix ans de tournage dans lesquels on se perd, donc l’esthétique rencontrait la nécessité narrative. La pellicule force à se concentrer sur la storyline, en dépit du fait que l’on a dû faire face à beaucoup d’imprévus, à commencer par l’invasion par la Russie en 2022 qui nous a forcés en plein milieu du tournage à réécrire l’histoire. The Land of Enlightenment était un film assez hybride entre fiction et documentaire. Celui-ci est beaucoup plus documentaire, même si on a travaillé avec Angela pour raconter son histoire en flashbacks, et qu’on a retourné avec elle certaines scènes de contrebande qui ne pouvaient arriver à nouveau dans la réalité. Je ne voulais pas faire un reportage, il est clair que l’une des caractéristiques de mon travail est que j’essaie de créer un langage visuel purement cinématographique, avec de nombreuses couches poétiques. Mais tout ce que l’on voit et montre est basé sur la réalité de mes protagonistes, même si on l’a parfois reconstituée pour donner corps aux souvenirs.

Quel a été votre plus grand défi ?
Sur le plan du scénario, il est évident que l’invasion en 2022 a changé beaucoup de choses, mais je pense qu’ajouter des protagonistes féminines au film a été l’une de nos meilleures décisions, ça a élargi la perspective et beaucoup enrichi le récit. Sur le terrain, il fallait tout le temps revoir nos accords avec l’armée pour les autorisations de filmer, les règles changeaient constamment. Travailler avec les frères s’est avéré délicat aussi, Mark notamment souffre d’un très fort syndrome de stress post-traumatique, certains jours il fallait faire des pauses, prendre du recul, c’était assez imprévisible. Il a fallu être patient. Et puis bien sûr, on ne peut pas contrôler ce qui se passe en temps de guerre, il a donc fallu être aussi flexible que possible.

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