Véréna Paravel • Réalisatrice de Cosmofonia
“Le monde est en très grande partie inaudible, pour nous”
- La réalisatrice du projet qui a remporté le Prix Lab Eurimages de l'Innovation invite à repenser le cinéma à travers le son, la perception et l'enquête scientifique

Cosmofonia, de la réalisatrice française Véréna Paravel, qui a remporté le Prix Lab Eurimages de l'Innovation à CPH:DOX Industry, propose une évolution radicale de la grammaire cinématographique. Le projet explore de nouveaux champs de perception par le biais du son, en recourant à des outils scientifiques pour accéder à des phénomènes acoustiques qui dépassent les possibilités de l’ouïe humaine. Paravel a parlé à Cineuropa des origines du film, de son élaboration évolutive et de l'aide que représente le Prix Lab Eurimages pour son développement et son exploitation. Paravel, connue pour ses collaborations avec Lucien Castaing-Taylor sur Leviathan et De Humani Corporis Fabrica, poursuit ici son exploration de l’expérience sensorielle et des limites de la représentation. Cosmofonia est produit par Florence Cohen pour Anna Lena Films, en coproduction avec Martine d’Anglejan-Chatillon pour MDAC Productions.
Cineuropa : Pouvez-vous nous en dire davantage sur Cosmofonia ? Qu’est-ce qui vous a amenée à entreprendre de faire ce film et qu'a-t-il de très distinctif ?
Véréna Paravel: Je me méfie toujours un peu de l’idée d’"inspiration". Cosmofonia ne vient pas vraiment de là, mais d’un constat simple et un peu troublant : la majeure partie du monde est pour nous inaudible. Des écosystèmes entiers communiquent au moyen de vibrations, d'ultrasons, d'infrasons, c'est-à-dire de signaux que nous n’entendons et ne percevons pas, or cette lacune dans notre perception engendre une forme de cécité, voire d’indifférence. Le projet de déplacer le cinéma sur un autre terrain, de sortir de la domination visuelle et de construire à la place une zone d’écoute, pas métaphoriquement, mais très concrètement : en travaillant avec des scientifiques et en utilisant des outils comme des vibromètres laser, des hydrophones et des microphones de contact, pour accéder à ces dimensions cachées. Ce qui distingue le film, c’est peut-être moins son sujet que sa méthode. Il se développe à travers des rencontres avec des environnements précis (des deltas, des volcans, des forêts et des océans) et tente de laisser ces lieux exprimer leurs propres tempos et signaux, au lieu de plaquer un discours sur eux.
Où en êtes-vous actuellement dans la production du film, et quelles sont les prochaines grandes étapes, à ce stade ?
Le film se divise en plusieurs chapitres, chacun étant lié à un écosystème différent. Certains ont déjà été partiellement tournés (en Camargue, à Stromboli, dans la stratosphère) et j'en ai encore un en développement. Certains évolueront probablement, au fil de notre travail. Ce n’est pas un processus linéaire. Chaque tournage est aussi une forme de recherche parce que les outils eux-mêmes ne sont pas neutres : ils conditionnent ce qui peut être perçu et enregistré. Je navigue donc encore entre le travail sur le terrain, les tests et les premières étapes du montage et de la composition sonore. Les prochaines étapes sont de poursuivre les enregistrements dans quelques lieux clefs et de commencer à assembler le matériel collecté pour voir quelle est la forme qui va en ressortir – l'idée étant de ne pas figer les choses trop vite.
En quoi votre participation à CPH:INDUSTRY a-t-elle contribué au projet ? Qu'en avez-vous retiré ?
CPH:INDUSTRY a été une expérience enrichissante pour le projet. J’ai dû m’efforcer de décrire cette entreprise complexe en quelques phrases, ce qui a été à la fois exigeant et stimulant. J'ai mieux compris combien il était important de savoir rester précise sans simplifier. Je préfère décrire mon dispositif (les outils utilisés, les collaborations, le travail de terrain) plutôt que de sur-expliquer l’intention. Venir à Copenhague m'a également permis de positionner plus clairement mon projet entre cinéma, installation et recherche, sans l’enfermer dans une seule catégorie.
Remporter le Prix Lab Eurimages de l'Innovation est une étape majeure. Comment comptez-vous utiliser ce soutien pour amener le film vers un public plus large ?
Ce prix signifie énormément pour le projet, et j'en suis très reconnaissante. Il offre à la fois un encouragement et les ressources dont nous avons besoin pour continuer à développer ce travail. J’y vois une occasion de créer les conditions pour une autre forme d’expérience : celle d'une véritable écoute, profonde. Par ailleurs, le prix va nous aider à structurer le projet de manière à ce qu’il puisse circuler sous différentes formes, à la fois comme installation et comme film, sans le réduire à une chose ou l'autre.
Avez-vous une idée du temps qui va encore devoir s'écouler avant que le public puisse découvrir le film ?
Le film dépend de recherches qui sont en cours, d’environnements spécifiques et de conditions qui ne peuvent pas être entièrement contrôlées. Il évolue donc à son propre rythme. L’objectif immédiat est de continuer de développer les matériels que nous collectons et de commencer à façonner l'ensemble pour lui donner une forme cohérente, tout en laissant les choses suffisamment ouvertes pour qu'elles puissent se transformer. Certaines parties du projet verront le jour avant que le film ne soit terminé, sous forme d’expositions. J'aime bien l'idée que l’œuvre puisse apparaître, se déplacer et évoluer au lieu de n'être dévoilée qu'à la fin, comme un objet figé, et je suis très enthousiaste à l’idée de montrer le travail dans des lieux aussi exceptionnels que LUMA Arles (le mois prochain) et le Mumok de Vienne (à la fin de l’année) !
(Traduit de l'anglais)
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