Xavier Giannoli • Réalisateur de Les Rayons et les Ombres
"Il fallait trouver l'équilibre entre une forme de fascination pour le mal à l'œuvre et que le film soit moralement indiscutable"
par Fabien Lemercier
- Le cinéaste français retrace la genèse de son nouveau film qui explore les zones troubles de la collaboration avec l’occupant en France pendant la Seconde Guerre mondiale

Les Rayons et Les Ombres [+lire aussi :
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fiche film] est le 9e long métrage de Xavier Giannoli, qui sort en France ce 18 mars avec Gaumont. Le cinéaste français retrace la genèse de son nouveau film qui explore les zones troubles de la collaboration avec l’occupant en France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cineuropa : Pourquoi avoir décidé de faire un film sur le très délicat sujet de la collaboration en France pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Xavier Giannoli : J'ai parlé avec mon ami et co-scénariste Jacques Fieschi du destin de Corinne Luchaire, une jeune actrice des années 30, une jeune star moderne, insolente, extrêmement populaire à l'époque et qui a été entraînée dans ce moment noir de notre Histoire qu’est la collaboration, par son père qui était le chef de la presse pendant l'Occupation. Le destin de cet homme était fascinant, parce qu'il venait du pacifisme d'après la Première Guerre mondiale. C'était un humaniste de gauche qui a glissé, à travers les années 30, vers la compromission pendant l'Occupation avec le régime nazi. Il s’est rapproché d'idées d'extrême droite dangereuses et toxiques et il a renoncé à tous ses idéaux de jeunesse. Quels sont les ressorts de cette compromission ? L'aveuglement idéologique ? Je ne crois pas. Une forme de cupidité, une illusion du pouvoir, une vanité sociale ? Cela m'intéressait et j’ai aussi découvert que Jean Luchaire était détesté par les collaborationnistes qui le trouvaient tiède, insincère, collabo uniquement par opportunisme. Et il était évidemment aussi méprisé par les attentistes qui ne pactisaient pas avec les Allemands, sans parler évidemment de la Résistance. Donc il y avait un tragique dans son existence, et j'ai eu envie de comprendre. J'étais aussi touché par le destin de Corinne Luchaire, par la cruauté avec laquelle l'histoire s'est acharnée sur elle au moment de la Libération, au point de vouloir l'effacer des mémoires.
Est-ce votre cinéphilie qui vous a mené à Corinne Luchaire ?
Non, même si j'avais vu Prison sans barreaux. C'est surtout un destin romanesque, un destin cinématographique extraordinaire à cause de la cruauté de sa vie et parce qu'elle a réellement été une actrice extraordinaire. Je me suis intéressé à tout cela avant de tourner Illusions perdues [+lire aussi :
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fiche film], donc ce sont cinq ou six ans de discussions avec Jacques Fieschi pour trouver comment raconter cette histoire importante et dangereuse. Jamais le cinéma ne s'est aventuré à raconter l'histoire de la collaboration du point de vue d'un collaborationniste. Il y a beaucoup de films, et c'est légitime, à la gloire de la Résistance, mais il y a moins de risques à raconter ces histoires, même si je rends évidemment hommage avec respect et admiration au destin des résistants. C'était risqué de s'approcher de l'immoralité de la compromission des collaborateurs et de faire incarner le rôle de Jean Luchaire par Jean Dujardin, la plus grande star du cinéma français. Risqué, donc intéressant. Il fallait trouver l'équilibre entre une forme de fascination pour le mal à l'œuvre et que le film soit moralement indiscutable. C'était un pari cinématographique qui, en plus, entre en résonance avec notre actualité.
À quel degré êtes-vous resté fidèle aux vérités historiques ?
Dès le départ, j'ai travaillé avec des historiens, j’ai lu, je me suis informé, j’ai engagé des archivistes, afin de créer le monde du film, d'avoir des références visuelles, des photos, des films, etc. À un historien, j’ai dit qu’on ne me pardonnerait pas le moindre mensonge. Il m'a répondu, vous avez raison, et en plus, on ne vous pardonnera pas si vous dites la vérité. J'avais tout à fait conscience de m'aventurer sur un terrain inflammable. C'est fidèle, mais je ne suis ni universitaire, ni historien : c'est un travail de cinéma, donc il y a forcément certaines licences prises, puisqu'il s'agit d'exprimer quelque chose du destin de ces personnages.
Quid de la structure en flashback avec Corinne qui enregistre ses souvenirs au magnétophone ?
C'est le point de vue de Corinne qui s'est imposé à moi. Elle a envie de témoigner, elle sait qu'elle a traversé une période tragique de l'Histoire, qu'elle a eu un père qui s'est compromis. Elle a été jugée pour indignité nationale, insultée avec une cruauté terrible, et elle arrive à un moment de sa vie, même si elle est encore très jeune, où elle aimerait comprendre. C'était une médiation formidable pour le spectateur, parce que je crois que le cinéma peut aussi être pédagogique et proposer aux spectateurs de découvrir une période que l’on croit connaître, mais qu’en fait, on ne connaît pas tant que cela. Cependant, faire un tel film pose des questions en termes d’éthique et d'esthétique. Pour filmer des personnages qui font des choses immorales, une page noire de l'histoire, il faut trouver le bon axe, à la fois de caméra et de regard, sur cette immoralité, pour qu'il n'y ait pas de complaisance coupable, mais pas non plus de punition univoque. D'où le titre, Les Rayons et les Ombres. Il fallait chercher des nuances.
Quels étaient vos principaux parti-prises de mise en scène ?
Pour moi, le cinéma est un spectacle, c'est le spectacle de nos vies. Mes références sont très souvent américaines. J'ai la chance qu'on m'ait donné les moyens de donner une dimension opératique au film. Je n'ai jamais réalisé de film de commande et j'ai toujours eu, dans mon approche des sujets, une forme de radicalité. J'ai eu la chance qu'on me laisse faire le film que je voulais faire, même si je discute évidemment avec mes proches collaborateurs et mes producteurs. Ce n'était pas évident de réunir un tel budget pour un sujet qui, a priori, sur le papier, n'a rien, bien au contraire, de classiquement commercial. Mais il y a eu une excitation autour de l'idée qu'on n'avait jamais filmé cela. Il fallait raconter cette histoire, c'était nécessaire. Et raconter cette histoire, c'était partir des années 30, arriver jusqu'à après la Libération et suivre le destin de tous ces personnages, en faire une fresque intime, s'intéresser à l'amour entre ce père collaborateur et sa fille, et en même temps, qu'on comprenne quels ont été les grands mouvements de l'Histoire à ce moment-là, sans que cela soit autre chose que du cinéma.
L'ambition semble un thème assez récurrent dans vos films, des ambitions qui ne sont pas forcément malsaines au départ et qui prennent ensuite des chemins plus ou moins troubles ?
Je raconte des histoires sur des gens qui s'accrochent à une illusion, parce qu'on a besoin de l'illusion pour vivre. Si on prend le mot ambition, ce serait l'ambition à quel prix ? Qu'est-on prêt, moralement, à abandonner de ses valeurs pour réussir ? Qu'est-on prêt à négocier avec ce qui est digne, essentiel et important de nos vies pour de l'argent, de la reconnaissance ou du pouvoir ? Donc cela interroge au fond comment on est moralement structuré. C'est pour cela que je me suis toujours intéressé à Balzac car il montre l'immoralité à l'œuvre. Et quand on parle de l'Occupation, de la collaboration, cela enflamme ce sujet.
Le film est un miroir impitoyable pour la presse.
C'est au cœur du sujet : la responsabilité d'une certaine presse à se mettre au service d'une propagande politique. Le film peut être un appel à la vigilance des spectateurs, afin de ne pas se laisser manipuler. Je suis fils de journaliste, donc je sais ce qu'est l'intégrité journalistique. Aujourd'hui, nous sommes dans un monde dangereux, de manipulations, de fake news. Je ne m'attendais pas à ce que le sujet du film soit percuté à ce point par l'actualité. Quand j'ai commencé à travailler sur le film il y a 5 ou 6 ans, on ne pouvait pas imaginer que le débat politique s'articulerait autour du fascisme, du communisme et de l'antisémitisme, qui sont au fond les mêmes idées que celles dont on parlait au moment du film et dans les années 30. C'est très étonnant et très effrayant. Je pensais ces monstres endormis, mais ils ne dormaient visiblement que d'un seul œil. Mais les trajectoires humaines ne sont pas rectilignes, il y a de la complexité dans l’Histoire. Tout cela est une matière mouvante, complexe, nuancée. Le film explore ce sujet scandaleux et inflammable, mais il est en même temps une sorte d'appel à la compréhension. Mais attention, j'insiste, comprendre, ce n'est évidemment pas excuser.
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