Emilie Bujès • Directrice artistique, Visions du Réel
"Le cinéma ne doit pas rester enfermé dans des cadres rigides"
par Muriel Del Don
- La directrice artistique du festival nous parle de sa programmation et de ses nouveautés mais aussi de l’importance du cinéma en tant que moyen pour parler du monde qui nous entoure

Emilie Bujès nous parle des points forts et des nouveautés qui marquent la 57e édition de Visions du Réel (17-26 avril). Cette édition marquera la dernière de Bujès au sein du festival nyonnais, car dès le 1er août 2026, elle prendra la direction artistique du GIFF (Geneva International Film Festival), et succédera à Anaïs Emery, qui avait annoncé son départ en décembre 2025. Dans un communiqué publié par le festival, Emilie Bujès revient sur son parcours de neuf ans en tant que directrice artistique de Visions du Réel : "Je suis infiniment reconnaissante de la liberté et de la confiance avec lesquelles j’ai pu travailler, aux côtés d’un conseil d’administration solidaire et d’équipes extrêmement motivées et dévouées."
Cineuropa : La programmation du Visions du Réel de cette année est très riche, combien de film avez-vous reçus ?
Emilie Bujès : Oui, en effet nous avons reçu encore plus de films que d’habitude : environ 3700, contre 3000 en 2023. C’est une croissance très importante, réjouissante, mais aussi exigeante à gérer. Finalement, nous avons sélectionné 128 films, tandis que 164 sont présentés au total, en incluant les rétrospectives ; c’est un peu plus que d’habitude mais il faut considérer aussi la part importante de courts métrages. La Compétition Internationale Longs Métrages compte 13 films, dont une seule première internationale, le reste étant des premières mondiales. C’est une sélection très forte et solide. Cette année nous avons 75 pays représentés, un record. Mais c’est intéressant de voir que les productions sont souvent hybrides : un film peut par exemple être officiellement français, mais tourné ailleurs par des cinéastes internationaux.
À propos de la Compétition Internationale Longs Métrages, pourriez-vous nous parler de quelques films en particulier ? Même si je sais que ce n’est pas facile de faire un choix.
Du côté suisse, je peux citer notamment Dentro d’Elsa Amiel, un film très poétique qui accompagne un metteur en scène, Armando Puzo, qui travaille avec des détenus de la prison de Volterra, en Toscane. Il s’agit d’un film à la fois surprenant, poétique et touchant : la réalisatrice cherche une forme cinématographique pour traduire une expérience faite de rencontres humaines et de théâtre. Le public pourra également découvrir le nouveau film de Jacqueline Zünd, Heat, tourné dans des pays du Golfe, un film qui explore les contrastes sociaux extrêmes dans cette région. Ou encore, Humboldt USA, de G. Anthony Svatek, qui suit sous forme de récit épistolaire les traces du naturaliste en voyage aux Etats Unis au début du XIXe siècle, avec une dimension assez personnelle. Je peux aussi citer Saudades Eternas, d’Emma Boccanfuso, tourné dans l’hystérie et la violence d’une favela brésilienne, centré sur une figure assez matriarcale, dans un huis clos joyeux et intense, ou le film d’Irlande du Nord Magilligan qui suit un jeune homme pris dans un cycle de violence familiale et des séjours carcéraux qui semble impossible à briser. Le réalisateur, Ross McClean, approche son protagoniste et son parcours de vie de façon très cinématographique et sensible, lui permettant en quelque sorte d’échapper au déterminisme social.
Pourriez-vous nous parler également de la section la plus expérimentale du festival, Burning Lights?
La compétition Burning Lights est en effet dédiée aux formes cinématographiques les plus aventureuses. Cette année elle est composée exclusivement de premières mondiales. Parmi les films sélectionnés on trouve par exemple Alea Jacarandas, le nouveau film de Hassen Ferhani, cinéaste de renom très proche de Visions du Réel, une coproduction franco-algérienne mêlant portrait intime et déambulation dans un pays devenu lieu de mémoire, ou encore un projet très original intitulé No arreglen ni limpien mi habitación, a mí me gusta como está de Ignacio Ceroi qui poursuit un travail précédent autour d’une cassette trouvée dans une vieille caméra. Celle-ci devient le point de départ d’une enquête pour retrouver les protagonistes y apparaissant. J’aimerais aussi citer le film vietnamien Baby Jackfruit Baby Guava de Nông Nhật Quang qui explore les tensions familiales et identitaires d’un cinéaste queer retournant dans sa famille.
Le festival semble aussi s’ouvrir toujours plus à d’autres formes artistiques. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
Oui, cette ouverture, cette pluridisciplinarité est très importante pour nous. Le cinéma ne doit pas rester enfermé dans des cadres rigides. Dans notre programmation, nous intégrons des artistes contemporains, de l’animation, des images issues de jeux vidéo ou encore des œuvres utilisant l’intelligence artificielle. Cette année, certains films explorent directement ces nouvelles technologies, ce qui pose des questions passionnantes sur la création d’images aujourd’hui. À propos de liberté créative, cette année nous avons lancé une nouvelle section qui s’appelle Borderlight, dans laquelle nous présenterons des films de fiction entretenant différents types de rapport avec le réel ou le cinéma du réel.
Qu’en est-il des invités ?
Ces dernières années, nous avons notamment eu le plaisir d’accueillir, entre autres, Claire Denis, Lucrecia Martel, Alice Rohrwacher ou Jia Zhang-ke. Pour cette nouvelle édition ce sera au tour de Kelly Reichardt, ainsi que Sergei Loznitsa, Meriem Bennani et Laura Poitras. Avec leurs films, ou leur travail artistique plus en général, chacun et chacune apporte une vision forte du cinéma, et ensemble, ils dessinent un paysage lisible et éclectique. Sergei Loznitsa travaille par exemple beaucoup à partir d’archives et de l’histoire soviétique. Quant à Meriem Bennani, son invitation est liée aussi à la présentation en première suisse de son long métrage Bouchra, coréalisé avec Orian Barki. Cela s’inscrit dans l’envie du festival d’ouvrir la programmation à d’autres pratiques artistiques. Enfin, Laura Poitras sera présente pour l’ouverture du festival et lors des activités de VdR Industry.
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