CANNES 2026 Semaine de la Critique
Ava Cahen • Déléguée générale, Semaine de la Critique
"Nous avons un baromètre émotionnel, nous cherchons des films qui nous font vibrer"
par Fabien Lemercier
- La déléguée générale de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes commente sa sélection 2026

Ava Cahen, déléguée générale de la Semaine de la Critique depuis quatre ans, décrypte pour Cineuropa la sélection 2026 (lire l’article) de la section parallèle dont la 65e édition se déroulera du 13 au 21 mai dans le cadre du 79e Festival de Cannes.
Cineuropa : Comment s’est déroulé le processus de sélection ?
Ava Cahen : Nous avons battu notre record de longs métrages visionnés (1050 de 106 pays) et le cinéma est très en forme dans le monde entier, en tout cas les premiers et les deuxièmes films. Et 30% de ces films ont été réalisés par des femmes, soit une douce progression. Mais avant ce processus de visionnage et de sélection, il y a un tout travail de prospection, des rencontres de cinéastes, de producteurs, de vendeurs, de distributeurs pour prendre le pouls de l’industrie et identifier ce que nous allons avoir sur nos radars pour l'année en cours. Tout cela a porté ses fruits et je suis très contente du résultat.
La sélection 2006 est très eurocentrée, avec notamment beaucoup de films français, un peu d’Asie et un zest d'Amérique latine.
Ce qui guide nos choix, c’est l’exigence artistique. Nous avons essayé de trouver un panachage dans les formes, les formats, les tonalités, les registres. L'Europe est toujours globalement une zone très en forme, mais cette année elle est représentée par des pays qui n’ont pas pignon sur rue : cela faisait très longtemps que nous n'avions pas eu un film irlandais et nous présenterons le documentaire Tin Castle, et c’est la première fois que nous aurons un film kosovar avec Dua. La compétition reste très internationale puisqu’elle comprend aussi des films venus d'Espagne (Viva), du Yémen (The Station), du Mexique (Seis meses en el edificio rosa con azul). Et nous avons aussi reçu beaucoup plus de films chinois que d’habitude, sur des sujets d’ailleurs qui n'étaient pas vraiment traités jusqu’à présent à cause de la censure qui a été levée. En a émergé A Girl Unknown qui parle de la politique de l'enfant unique et de ce que c'est que d'être une femme, notamment une enfant, en Chine.
Il y a une majorité de films français, c’est vrai, mais c’est parce que le cinéma français est plein de vitalité. Il faut s’en réjouir et avec le hors compétition, nous avons voulu, une fois de plus, lui déclarer notre flamme. Mais nous avons essayé de montrer toutes les facettes du diamant avec notamment In Waves, un film d'animation en ouverture, ce qui est une première à la Semaine de la Critique. Mais c’est un film français qui se passe en Californie, un mélodrame qui a les couleurs d'un cinéma indépendant américain. Et nous clôturerons cette édition avec Adieu monde cruel qui rend hommage notamment aux films de François Truffaut, avec une patine très seventies.
La Gravida, Dua, A Girl Unknown, Seis meses…, La Frappe, Adieu monde cruel : la jeunesse est protagoniste de six des 11 longs de votre sélection. Ligne éditoriale ou tendance de la production ?
Plutôt une tendance de la production, mais elle n'est pas nouvelle car les premiers films parlent souvent d'intimité, de passage de l'enfance à l'adolescence ou de l'adolescence à l'âge adulte. Voir le monde à travers les yeux d'adolescents qui se construisent ou d'enfants dont les illusions se brisent à cause d'une famille dysfonctionnelle ou d’une guerre, cela nous questionne en tant qu'adultes sur notre propre façon de regarder le monde. Mais c’est parce que nous avons aimés ces films que nous sommes allés vers eux très librement. Et il n’y a pas que des adolescents et des enfants au programme puisque l'héroïne de Viva traverse une crise de la quarantaine et va faire exploser sa routine, Du Fioul dans les artères est une très belle histoire d'amour entre deux chauffeurs routiers, Tin Castle est un portrait de famille, et dans La Gradiva, il y a bien sûr un groupe d'adolescents, mais aussi une professeure de latin, donc deux mondes qui se rencontrent.
Jeunesse, famille, femmes et maladie : les thématiques principales émergeant de la sélection semblent dessiner un cinéma d’émotions ?
La maladie, cela touche tout le monde, mais ce qui nous intéresse, c’est comment le cinéma transcende des sujets. Dans In Waves, un jeune couple qui vient de tomber amoureux est mis à l'épreuve de la maladie. Que fait-on ? On se quitte ? On donne tout à l'autre ? Ce sont des questions très universelles et très belles. Seis meses… parle du VIH, mais c’est un film qui n'est jamais grave et toujours doux, car on replonge dans les souvenirs d'un petit garçon de 11 ans et à cet âge, on ne perçoit pas la maladie de la même manière que quand on est adulte. Quant à la protagoniste de Viva, elle est guérie de son cancer et elle a juste terriblement envie de s'envoyer en l'air.
Nous visionnons les films avec une exigence critique, en analysant leurs petits détails, de leur forme à leur dramaturgie, en passant par le jeu des acteurs, mais nous les regardons aussi avec le cœur. La qualité est au rendez-vous de la sélection, mais les premiers films, il faut non seulement prendre soin d'eux, mais aussi espérer qu'ils rencontrent leur public car un film n'existe que quand il est vu. À la Semaine de la Critique, nous essayons d’une certaine manière de renouveler la cinéphilie, avec de nouveaux films, de nouvelles têtes, de nouveaux regards, de nouvelles histoires, de nouvelles façons de les mettre en forme, que cela passe par le documentaire, l'animation, la prise de vue réelle, le drame, la comédie douce-amère, le mélodrame, le home movie, etc. Nous avons différentes tonalités, mais ce qui compte avant tout, c'est que ces films rencontrent leur public. Ce coup de projecteur à Cannes, c'est la première étape, mais la suivante, c'est surtout la vie du film en dehors de Cannes.
Six réalisatrices, donc 5 en compétition, sur 11 films sélectionnés, c’est une satisfaction ?
Nous ne pratiquons pas de politique de quotas, mais nous avons toujours cette ambition de faire passer ce message car les premiers et les deuxièmes films sont le juste endroit pour le faire. Il y a des années où nous y arrivons et d’autres, non. Ces dernières années, nous avons reçu 24 %, puis 26 % et maintenant 30% de films réalisés par des femmes, mais encore une fois, ce n’est pas parce que ce sont des femmes que nous avons sélectionné leurs films, mais simplement car nous en sommes tombés amoureux. Nous avons un baromètre émotionnel, nous cherchons des films qui nous font vibrer, en se disant que si c’est le cas, il y a peut-être des chances que cela fasse vibrer d'autres personnes.
Quid de la concurrence ou de la complémentarité avec les autres sélections de la Croisette ?
Cela me réjouit que les seconds longs d'Emmanuel Marre et de Charline Bourgeois-Tacquet, et le troisième de Léa Mysius, trois cinéastes révélés à la Semaine, soient retenus en compétition officielle. Cela donne du sens à notre travail. Plus globalement, nous faisons des choix en toute indépendance. Quand on aime les films, nous le leur disons. C'est vraiment une histoire d'amour et de désir, et quand on s'entend, l'aventure est belle, mais parfois, des films font le choix d'aller trouver leur maison ailleurs. Avec une sélection de 11 longs métrages, nous ne pouvons pas, de toutes façons, prendre tous les films que nous avons aimés. C'est un travail collectif et avec l'Officielle, nous avons une communication très saine et très solide qui nous permet de pouvoir faire nos choix en toute liberté. Récemment, Thierry Frémaux a évoqué la question de quelle place pour quel film ? Un premier film, c'est précieux et fragile, il faut pouvoir l'accompagner de la bonne manière, ne pas l'écraser, le faire exister dans tout ce marché cannois. Avec nos 11 films, l'attention est plus ramassée, plus centrée, nous essayons de mettre le coup de projecteur au bon endroit, au bon moment, et laisser de l'espace à chaque film pour qu’il puisse vivre sa meilleure vie.
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