CANNES 2026 Quinzaine des Cinéastes
Maxence Voiseux • Réalisateur de Gabin
"Les personnages sont beaucoup plus forts que le dispositif"
par Fabien Lemercier
- CANNES 2026 : Le documentariste français lève le voile sur les secrets de fabrication d’un film retraçant dix années de la jeunesse d’un fils de boucher et de fermière du Nord de la France

Présentée à la 58e Quinzaine des Cinéastes (qui se déroule dans le cadre du 79e Festival de Cannes), la coproduction franco-germano-suisse Gabin est le premier long métrage de Maxence Voiseux.
Cineuropa : Comment avez-vous connu les Jourdel, la famille de Gabin ?
Maxence Voiseux : En 2014, pendant mes études de cinéma documentaire, j’ai reçu comme consigne de faire un film de 13 mn et j’ai pensé au portrait d'un lieu. Je suis du Nord et on m’avait beaucoup parlé du marché à bestiaux d'Arras. J'y suis allé plusieurs fois, cela me fascinait, mais c'est un milieu assez fermé. Un jour, un homme m'a demandé ce que je voulais, je lui ai expliqué et il m'a dit de venir la semaine suivante dans sa ferme et qu’il me montrerait tout : comment on charge les vaches, ce qu’on espère du marché, la route, l'abattoir, etc. C'était André, le grand-père de Gabin. J'ai donc réalisé Des hommes et des bêtes et j’ai connu toute la famille Jourdel, notamment les trois fils d’André (décédé depuis) : Hubert, un marchand de bêtes, Dominique le boucher et Thierry qui est éleveur.
J’ai eu alors envie de faire un film sur cette fratrie : le moyen-métrage, Les héritiers, qui a beaucoup circulé en festival et a gagné un prix à Cinéma du réel en 2016. Le personnage central, c'était Dominique, le père de Gabin, qui est assez obsessionnel sur la question de la transmission. Comme je voulais aussi filmer un peu les enfants, les premiers rushs du film Gabin proviennent d’ailleurs de ce film et il s'est tout de suite passé quelque chose avec Gabin qui avait 8 ans à l'époque : il était irrévérencieux, drôle, il comprenait ce qui se jouait avec la caméra. Je pensais m'arrêter là, mais je suis resté en lien avec cette famille, et deux ans plus tard, je suis passé voir Dominique à la boucherie et Gabin était là, plus grand, un petit peu potelé, un peu mal dans son corps, mais avec la même générosité, la même sincérité absolue. Il venait de s'inscrire à un cours de breakdance et il voulait m’en montrer des pas, alors que son père lui demandait de l'aider à découper la viande. Gabin n’avait pas trop envie de faire ça, mais il savait bien que son père allait lui mettre la pression à l'avenir, pour l’éventuelle reprise de la boucherie. Il s’est quand mis à faire du breakdance et son père lui a crié dessus, mais avec une forme de tendresse. J’ai trouvé la scène si belle, qu'il y a eu une espèce d'évidence, un désir hyper fort de le refilmer.
Comment avez-vous décidé de la temporalité exceptionnelle du film ?
Si je refaisais un film, il fallait que le pari soit un peu fou, notamment sur la question du temps. J’ai tourné une centaine de jours entre 2019 et 2025, entre deux et sept sessions (de quatre à six jours) par an, à tous les moments charnières pour Gabin : la fin du collège, l’entrée au lycée agricole, ses stages (notamment à la montagne pour la préparation de son bac), etc. J’ai aussi passé beaucoup de temps en préparation, entre les sessions de tournage, en particulier sur la question de la parole. En fait, j’ai passé quasiment plus de temps avec les Jourdel à ne pas filmer qu'à filmer.
Le montage a été très long car la matière était colossale. Il a fallu travailler sur la question du temps, mais aussi faire un travail de soustraction pour créer du hors champ, du manque et plus de romanesque. Ce que je ne voulais pas, c’est que les changements physiques de Gabin soient un motif principal de narration. Évidemment, c'est un film sur le temps, mais aussi sur les corps qui changent, sur les parents, sur un territoire, mais tout cela n’est pas au premier plan.
Le film retrace l’évolution de Gabin, mais ses parents ont aussi leur importance. Était-elle préméditée ?
Quand j'ai commencé à tourner, mes références, ce n'était pas Richard Linklater, mais plutôt des grands romans, des sagas familiales comme Les Thibault de Roger Martin du Gard. Et comme je me disais que Gabin était un peu contraint et en colère avec ce qu'on lui imposait, j’avais décidé de le mettre dans du 4/3 avec en hors champ le monde des adultes, de l'obligation, de l'autorité, qui entrerait dans le film. Je ne voulais pas d’un film choral, mais pendant la première année, je me suis beaucoup interrogé pour savoir comment intégrer ses parents car je ne voulais pas qu'ils soient juste ses parents, mais de vrais personnages du film. Car on allait traverser le temps avec eux voyant Gabin grandir et un jour partir, faire des choix sous une certaine pression sociale, en tant que petit dernier de cette famille. J’ai donc fait quelques sessions de tournage sans Gabin, pour voir, et cela a tout de suite été hyper fort car avec eux, il était toujours question de Gabin et de cette nouvelle génération qui est différente de la leur.
Quelles étaient vos intentions principales pour une mise en scène très travaillée sans cependant jamais perdre la puissance du réalisme ?
Je ne sais pas faire de documentaires de l'ordre du cinéma direct. J'écris au fur et à mesure par rapport aux désirs de mes personnages, en fonction de ce qui se passe dans leur vie. Je mets ça en place avec leur confiance, leur consentement, parfois même leurs idées. Mais, surtout avec des personnages comme les Jourdel, le documentaire pulvérise ensuite tout cela : ils sont beaucoup plus forts que le dispositif et cela déborde systématiquement, cela se déplace sur autre chose.
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