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CANNES 2026 Semaine de la Critique

Marine Atlan • Réalisatrice de La Gradiva

"Un territoire qui dévore petit à petit tous les personnages"

par 

- CANNES 2026 : La cinéaste française raconte la genèse de son premier long métrage, un film choral tourné à Naples et centré sur une classe de lycéens parisiens

Marine Atlan • Réalisatrice de La Gradiva

Surtout connue comme directrice de la photographie mais déjà appréciée comme réalisatrice avec le moyen métrage Daniel fait face (mention spéciale Generation Kplus à la Berlinale 2019), la Française Marine Atlan passe au long avec La Gradiva, très apprécié en compétition à la 65e Semaine de la Critique du 79e Festival de Cannes.

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Cineuropa : Le titre de votre film fait référence à une nouvelle publiée en 1903 par l'Allemand Wilhelm Jensen. Est-elle à l’origine du projet ?
Marine Atlan : Cela fait longtemps que je m’intéresse à Pompéi et j'ai découvert l’existence de cette nouvelle à travers l'analyse qu’en a fait Freud qui questionne l'interprétation des rêves et qui imagine Pompéi comme un territoire de l'inconscient. Cela m’a intriguée et je me suis plongée dans la nouvelle. J'aimais cette sonorité latine, mystérieuse, cette figure de femme qui marche, comme une allégorie du destin. J'ai commencé à imaginer le film avec cette figure en contrepoint du registre réaliste du film. Voilà comment j'ai choisi ce titre avec l’idée qu'on commence le film sans à priori, porté par ce mystère et cette figure de femme.

Pourquoi le choix de centrer l’intrigue sur un voyage scolaire de lycéens de notre époque ?
J’avais envie de créer une sorte de collision entre un groupe de jeunes, le présent de cette jeunesse, et l'éternité des ruines. Pompéi me passionne depuis toujours car j'ai l'impression que c'est un immense hors-champ, comme un instantané de l'Histoire. Cela m'intéressait de voir ce que cela allait provoquer en termes de dramaturgie et d'esthétique, de confronter ce moment très particulier qu'est l'adolescence avec l'Histoire.

Comment vouliez-vous aborder le portrait multiple de la fin de l'adolescence ?
Je suis partie du poème de Rimbaud, On n'est pas sérieux quand on a 17 ans, afin de m'intéresser sérieusement à ce moment où l’on n'est pas sérieux. J’ai eu très vite l’idée d’un film choral, d'avoir plusieurs points de vue pour raconter comment on est dans un groupe quand on est adolescent (les différentes représentations, les différents statuts) et essayer d'être la plus juste possible sur l'énergie et les dynamiques collectives. Avec ma co-scénariste Anne Brouillet, nous avons eu une approche assez documentaire : nous avons fait des entretiens avec des jeunes et nous sommes allées observer un voyage scolaire.  Pour écrire, nous avions à cœur de voir ce qui était contemporain, donc ce qui était nouveau dans cette jeunesse de 2025, et en même temps ce qui se reproduit depuis toujours et que nous avons reconnu dans nos propres expériences. Très vite, il a fallu décrire précisément les 20 personnages, et j'avais conscience que le film serait porté par la force du collectif, à la fois dans le récit, mais aussi dans l’interprétation.

Vous avez injecté une pincée de mystère.
Il y a une tension. Il y a une enquête du personnage de Toni qui cherche ses origines, qui tourne autour de l'absence, qui ne trouve pas ses réponses. Il y avait aussi l’idée d'arriver sur un territoire qui dévore petit à petit tous les personnages. C’est un territoire très particulier, en rapport avec la mort à cause du Vésuve, mais qui a également beaucoup de vitalité. Peu à peu, tous les personnages perdent pied et on glisse d'un registre très réaliste à quelque chose de plus tendu, de plus suspendu et de plus mélodramatique.

Comment avez-vous évité le côté carte postale en filmant Naples ?
Comme pour les jeunes, il ne fallait pas fantasmer le territoire, mais essayer de le regarder vraiment. J’y suis allée plusieurs fois pendant l’écriture, mais aussi, avec une caméra, un mois avant le tournage du film. Cela m'a permis de le comprendre et d’essayer de rendre compte de ses traditions, ses rituels, ses croyances, de son hyper densité bruyante, chaotique et très poétique, mais sans tomber dans le pittoresque, juste en assumant mon regard d'étrangère. Comme pour Toni qui ne connaît pas ce pays, mais qui en a eu des échos, qui est fasciné mais qui voit qu’il y a d’autres choses derrière cette fascination, j’ai essayé de décrire les différentes couches de ce territoire, dans une approche documentaire, de donner de la place aussi à ses habitants.

Quid du rythme du film ? À l’intérieur des six jours du voyage scolaire, vous laissez beaucoup vivre les séquences.
J’aime beaucoup le cinéma de la durée : Rozier, Pialat, Cassavetes, Kechiche… J'aime les scènes qui prennent le temps, notamment dans des dimensions collectives comme pour la scène de la fresque : elle très longue, cela dérape petit à petit, cela se charge. Mais il faut du temps pour que ce soit juste, pour que ces énergies, ces dynamiques surviennent sans qu'elles paraissent forcées. J'avais aussi envie d'une plongée très réaliste dans le langage, donc c'est un travail de répétitions, de réécriture, de direction d'acteurs et d'actrices. Mais comme la trajectoire des personnages a une dimension tragique, il fallait pouvoir la vivre sans l'accélérer. Malgré le temps raccourci du récit, je voulais que l’on s'installe vraiment dans ce voyage scolaire, dans ce temps très subjectif où une journée peut sembler une semaine. D’où l’importance des scènes longues et de la plongée aussi dans des ambiances très fortes, comme au restaurant avec les chanteurs.

Comment avez casté vos jeunes comédiens ?
Un ou deux avaient déjà joué, mais pas les rôles principaux. Les 20 sont globalement des non-professionnels. Le casting a duré plus de deux années. C'était un casting sauvage, avec parfois des candidatures spontanées, mais surtout des gens que nous sommes allés chercher dans les lycées, les manifestations, les cours de théâtre amateurs. Ensuite, il fallait penser la globalité de la classe et créer une dynamique collective en organisant des sorties ensemble, en regardant des films (notamment Entre les murs) et en faisant des répétitions dans les six mois qui ont précédé le film, afin de trouver cette énergie d’une vraie classe et qu’ils se connaissent déjà tous quand on arrive en Italie.

Vous êtes originellement directrice de la photographie. Quelles étaient vos intentions visuelles pour ce film à la patine très singulière ?
Nous avons tourné avec plusieurs caméras, plusieurs supports. Les références, c’était le baroque réaliste, ou même des tableaux du Quattrocento. Naples est une ville très colorée dont voulais magnifier les couleurs. Cela allait aussi avec l'idée du registre, c'est-à-dire d’être à la fois très réaliste, très documentaire, mais de basculer petit à petit vers quelque chose de plus lyrique, de plus expressif.

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