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CANNES 2026 Un Certain Regard

Rakan Mayasi • Réalisateur de Yesterday the Eye Didn’t Sleep

"Je ne voulais pas que mes actrices jouent, je voulais qu’elles existent"

par 

- CANNES 2026 : Le réalisateur nous parle de son film, qui emprunte au documentaire le réel de ses personnages, sur deux soeurs en lutte contre leur destin au Liban

Rakan Mayasi • Réalisateur de Yesterday the Eye Didn’t Sleep
(© 2026 Fabrizio de Gennaro pour Cineuropa - fadege.it, @fadege.it)

Le réalisateur d’origine palestinienne installé à Bruxelles Rakan Mayasi a dévoilé dans la section Un Certain Regard du 79e Festival de Cannes son premier long métrage, Une disparition, une expérience cinématographique singulière, sur deux soeurs en lutte contre leur destin dans la vallée de Bekaa au Liban, terre déchirée par la violence des hommes.

Cineuropa : Quelles sont les origines du projet ?
Rakan Mayasi : Je voulais rendre hommage à ma grand-mère, mariée à l’âge de 14 ans. Elle vieillissait, et je ressentais comme une urgence la nécessité de faire un film sur son expérience de mariage forcé. Alors j’ai essayé de faire un film hybride, pas un documentaire, mais ce que j’appelle une fiction non-fictionnelle, pas de scénario, mais un cadre scénaristique, une intrigue. Et j’ai essayé de trouver l’endroit où ce type de mariage forcé pourrait encore arriver. Au coeur du récit, deux jeunes femmes qui n’ont pas leur mot à dire face au destin qu’on leur impose, deux soeurs, et deux réactions. L’une refuse à sa façon, dans la mesure où elle le peut, l’autre accepte le système. Le tout dans un contexte contemporain.

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Le film débute avec une troisième jeune femme, une jeune femme rebelle, qui a disparu.
Le Liban, même si j’habite à Bruxelles, c’est chez moi, et j’y retourne régulièrement. A chaque fois, j’allais dans la Vallée de la Bekaa, et je parlais avec les habitants. C’est une ligne narrative écrite avec le village où nous avons tourné, inspirée de leur vécu : une jeune fille amoureuse d’un jeune garçon, qui finalement épouse une autre femme. Son camion brûle, une nuit, et elle est accusée d’y avoir mis le feu, alors qu’elle a disparu. Cette disparition est une forme de rébellion.

Les deux soeurs sont les victimes collatérales d’une revanche, d’un conflit entre tribus. Elles vont être offertes en mariage contre leur gré.
Je ne voulais ni diaboliser les hommes, ni victimiser les femmes. N’empêche que dans le système en place, dans le cadre d’une revanche, certains recourent à un sacrifice. Marier une fille sans son consentement est une option.

Le film est visuellement très poétique, et en regard, inclut de nombreuses scènes très quotidiennes, dans une approche plus documentaire.
Ce n’est pas un film d’intrigue, mais d’ambiance, ce qui importe pour moi, c’est de montrer le rythme quotidien de la vie. C’est avant tout une étude de caractère, menée avec les habitants du village. J’ai tourné avec une vraie famille, qui joue une famille dans le film. J’ai passé beaucoup de temps avec elle lors de mes visites préparatoires, on a mangé, cuisiné ensemble, avec mon chef opérateur aussi. J’ai réécrit en fonction de leur personnalité, surtout les soeurs, l’une était plus à l’aise dans les dialogues, l’autre dans l’expression gestuelle de ses sentiments. Je ne voulais pas qu’elles jouent, je voulais qu’elles existent. Je voulais que la fiction reflète la vie. Nous étions une toute petite équipe technique, nous n’avions pas de perche, par exemple. La production, l’écriture, la réalisation, c’était tout un processus visant cet objectif. Et bien sûr, j’ai eu une chance extraordinaire de trouver cette famille. Si ouverte et généreuse.

Il y a beaucoup de cadres dans le cadre, qui figurent les limites de leur existence surement, alternant plans fixes et plans plus mobiles.
La seule façon de voir la vie se dérouler est de ressentir le temps qui passe. L’idée n’est pas d’être lent, mais de prendre le temps, avec de longues prises, des improvisations aussi qui laissent de la place à la vie. De toute évidence, l’esthétique importe beaucoup, quand il y a une fenêtre dans le cadre, je veux que l’on ressente la façon dont les personnages observent l’extérieur, se sentent prisonniers aussi d’une certaine façon. Le cinéma a le droit de montrer de la beauté même en traitant des sujets les plus durs. On a longuement discuté, pendant plus de 6 mois, avant de décider si l’on filmerait en plans fixes ou caméra à l’épaule. Finalement, j’ai décidé de faire en fonction de l’énergie de la scène : une caméra à l’épaule quand l’intrigue évolue, on est plus près des personnages, c’est plus tendu ; et puis des plans fixes pour ralentir, pour se rapprocher du portrait.

Que représente pour vous cette sélection à Cannes ?
C’est très excitant. Le film parle du système tribal, d’une jeune femme qui se rebelle. A ma façon, je me rebelle face à une certaine vision du cinéma que peut avoir l’industrie, en faisant un film low budget, sans scénario. Contre tout ce qu’on m’a appris à l’école. C’est donc une reconnaissance qui à un goût singulier. Ce n’était pas facile, mais cette approche du cinéma, non-orthodoxe, à un rythme qui défie les standards commerciaux actuels, peut elle aussi avoir sa place.

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